AU POLYGONE ETOILE
DE MARSEILLE,
COMBIEN FONT DEUX OVNIS, À QUATRE MAINS DE FEMMES ? BEAUCOUP
Pas
vu au cinéma
Il est des films qui se gravent en vous mieux que dans un
disque dur. Tout de suite, vous savez qu'ils ne s'effaceront pas, qu'ils
résisteront à l'oubli, où sombrent la plupart des
autres. La cause ? Leur style, leur sujet, le lieu où vous les
avez reçus, quelque circonstance particulière ? Tout joue
bien sûr, mais d'abord leur étrangeté, leur agrippante
étrangeté. Une façon inédite de mordre le
réel, de ramener dans sa gueule de la vie déchiquetée,
encore palpitante, un cinéma de fauves, qui ont traversé
la jungle... de la télévision. Tous les coups fourrés
de l'effet de direct. Voilà le hic. Sans la vidéo (je
dis bien la vidéo, pas le numérique), ils n'existeraient
pas. Leur force vitale se puise aux sources de la Tivi plus qu'aux citernes
du cinéma.
Des films qui se retrouvent, pour cette raison, hors circuits, y compris
des festivals de cinéma même les plus marginaux...
Deux exemples : La Maison de Mariata, de Gaëlle
Vu et Mariata Abdallah. Edutolove, de Aynil Pij et
Antonella Porcelluzzi. Deux films à quatre mains, quatre mains
de femmes, dont une des signataires est aussi, dans les deux cas, un
des personnages de l'histoire.
Vus tous les deux à la même séance, grâce
à leur programmation par Marc Mercier, début décembre,
à Marseille, pendant les Instants Vidéo, dans une salle
polyvalente, le Polygone étoilé, petite (80 places)
mais dotée de tous les formats de projection films et vidéo,
analogique ou numérique, et animée par une équipe
(fondée par Jean-François Neplaz, cinéaste-vidéaste,
qui s'enorgueillit d'avoir eu à l'Idhec Jean-André Fieschi
et lui seul pour maître). Le Polygone étoilé
comprend aussi des salles de montage film et vidéo, un studio
de repiqàge son 16 mm et une cafétéria plus grande
que la salle de projection, car ce lieu est dédié autant
à la découverte de films rares qu'à leur célébration
par la parole.
Reconnaissance de dette
Gaëlle Vu, réalisatrice de nombreux essais
et documentaires, cosigne un film, La Maison de Mariata, avec une femme,
Mariata Abdallah, qui en est l'héroïne. Un peu comme si
Flaherty avait invité Nanouk l'Eskimo à partager le générique
de son film. Démagogie ? Nullement. Simple reconnaissance de
dettes. Car Mariata ne fait pas que donner au film son image, elle le
dote aussi d'un son. Sans sa voix, cette histoire, qui est la sienne,
resterait muette, privée de sens. Et le sujet du film, donc,
lettre morte.
Le sujet du film, rendu visible par cette double signature, s'avère
double. Et même, doublement double.
Premier sujet : deux mariages, deuxième sujet : deux mariages.
Aux péripéties des deux mariages du mari de Mariata se
superposent les tractations matrimoniales de l'image et du son, actées
deux fois, par quoi ce film existe. Le cinéma aussi est un mariage
et la bigamie ne lui est pas étrangère.
Donc un mariage, un vrai, dans un pays lointain. Celui d'un homme qui
épouse une jeune femme sous les yeux de la compagne qui a vécu,
en France, de longues années avec lui. Mariata. Elle s'identifie
en voix off en se reconnaissant sur les rushes — le procédé
du film est celui de la revision (inauguré par Jean Rouch avec
Moi un Noir). C'est son fils qui filme la cérémonie (nous
l'apprenons aussi par la voix de Mariata). Les danses, les cadeaux,
les trajets, les groupes, les gestes obligés, les démonstrations
de fierté, tout. In extenso. Cadré tou-
jours du même endroit, ne cherchant pas à multiplier les
angles. Regard double, de cinéaste amateur et de fils. Témoin
privilégié ? Oui. Comme une caméra de surveillance
qui aurait attrapé le complexe d'Œdipe. De sa mère,
il ne perd pas une miette. Il s'attache à fixer ses sourires,
ses regards, ses gestes — attitudes chargées d'un sens
indécidable. Que les commentaires après coup du «
personnage réel » s'attachent à formuler.
Deuxième partie du film, un second mariage. Celui de Mariata
et de son compagnon, cérémonie qui comprend la visite
de la maison que l'épouse a construite pour abriter son couple,
« au pays ». Sous les yeux à nouveau de son fils
qui, cette fois, traque surtout, avec son objectif, l'homme (est-il
son père ? rien ne le dit) et la mère de sa mère.
Tout rentre dans l'ordre : la polygamie a ses raisons que le cœur
ne connaît pas. Mariata, blessée par le premier mariage,
est fière d'avoir obtenu le second. Elle le proclame dans une
chanson qu'elle improvise pour retracer sa vie. Sa mère avait
raison : le premier mariage, avec la jeune, c'était « des
vacances », le vrai c'est le sien.
Voilà donc un premier sujet : la relation détaillée
de deux cérémonies matrimoniales, riches en actes collectifs,
en rituels, en gestes symboliques. Un défilé de costumes
(ah le tailleur rosé de Mariata dansant avec son sac doré)
autant que de coutumes, dont on ne nous livre pas forcément toutes
les clés : l'intérêt du récit est ailleurs,
dans le vécu d'un être de chair et de cœur, comme
chez Jean Rouch aussi dans certaines de ses chroniques pétries
d'effets de fiction.Traitent ce sujet autant les rushes du fils, avec
leurs sons réels, que les après-coups de la mère,
avec ses explications circonstanciées.
Le second sujet se révèle seulement si le spectateur est
attentif aux noces des images et des sons, déjà mariés.
Second mariage technique. C'est tout le jeu des arrêts sur image,
des ralentis, des noirs trouant la continuité visuelle : par
eux le sens se voit passer la bague au doigt. L'indexation du réel
par son double échappe à la crispation solitaire. Le son
convole en justes noces avec des images maîtrisées. Un
deuxième film sur ce sujet-là se tourne en direct, tandis
que nous regardons le premier. Un film dont GaëlleVu doit être
considérée comme l'auteur unique, grâce à
sa capacité manifeste de double vue (pardon pour cet écho,
il n'y a pas d'autres mots) - Mariata le confirme par ses exclamations
admiratives devant le travail de sa complice manipulant les images pour
en extraire l'or du temps. La décision de donner à entendre
Mariata sur tel ou tel repli du film (noir, arrêt sur image, ralenti)
puis de relancer les images à vitesse normale, n'appartient qu'à
elle et fait toute la force du film nommé Maison de Mariata.
Elle est celle qui sait bâtir une maison d'images et de sons pour
une maison de briques et de brocs. Mais sans celle-ci il n'y aurait
pas celle-là. Don, contre don et ainsi de suite. Au début
du film, Mariata a une maison et un film. A la fin, elle possède
deux maisons et deux films. Elle a participé à la construction
des deux. Reconnaissance de dette, double signature. La dette est mutuelle,
le film apure les comptes. Ethique rare à notre époque
de pillage permanent. Esthétique plus rare encore — comme
l'amour.
La leçon de l'ange
Edutolove... un titre « italan-glese »,
semblable à nos météorites franglais, composé
de deux mots - edw(cation) to love - qui pointent d'emblée l'effet
de structure du film, et son impact. Il porte deux signatures, Aynil
Pij et Antonella Porcelluzzi, qui font, renseignements pris,
une seule et même personne, le premier nom étant le pseudo
du second. Pourquoi signer (faussement) deux fois ? Peut-être,
en vérité, là aussi, par reconnaissance de dette.
Le dédoublement de signature marquant la place de celle (Pia
ou Peppina, sœur de la cinéaste) qui ne peut ni physiquement
ni juridiquement signer alors qu'elle donne au film, même si elle
n'apparaît qu'en fin de parcours, non seulement sa cohérence
comme sujet mais surtout son énergie ébouriffante.
Première leçon : l'innocence. Du côté des
petites fuies. On pense vite à ce livre-phare des débuts
du féminisme en voyant le jeu-test : montre-moi un ange. Et chaque
participante de brandir une poupée-ange, différente, mignonne,
amusante. Puis la ronde se termine par une chanson. Où s'entendent,
en creux, toutes les rengaines du genre Johnny, tu n'es pas un ange
que ces babies gémiront quand elles auront perdu leur innocence.
Deuxième leçon : l'instinct. Une chatte endormie, assaillie
par ses chatons affamés. Ils se disputent ses tétons.
Le plus faible passe après les autres, se laissant systématiquement
écarter de la source vitale.
Troisième leçon : la sagesse. Assise sur un canapé,
une jeune femme expose, livre en main, des théories («
orientales ») sur les relations hommes-femmes. Elle invoque Tolstoï,
le Yi-King, l'opposition créateur/réceptif, l'homme étant
plutôt créateur, la femme incarnant le réceptif.
La réalisatrice derrière sa caméra commente parfois
les positions de celle qu'elle filme. « La quadrature du cercle
c'est le créateur dans le réceptif. »
Dernière leçon : la sainteté. On se retrouve sur
une terrasse, où sèche du linge. Une femme d'un certain
âge (la cinquantaine), assise à même le sol, tente
de brosser les dents d'une jeune personne, à l'âge et au
sexe incertains... Très vite on se rend compte que ce corps qui
regimbe souffre d'un handicap psychomoteur.
Garçon ? Fille ? Fille finalement, son nom est prononcé,
Pia, répété, Peppina. La voix derrière la
caméra interpelle « la mamma ». Filiation commune,
sororité, voilà les rapports éclaircis entre filmeur
et filmées.
Et la parole fuse des deux côtés. Impulsée par la
présence de la caméra venue sonder le mystère de
l'être-ange, soleil qui satellise autour de lui toute sa famille.
Même le père, désigné comme absent lointain,
fermé, planète éteinte... On apprend à Peppina
à faire des gestes de la main « pour que le cœur de
Papa s'ouvre ». Terribles remuements de tréfonds, d'intime.
La mère soliloque son malheur, en déambulant, erratique,
sur la terrasse, glissant derrière les draps, la caméra
la laisse s'éloigner, file vers le ciel où passe un avion,
revient sur Peppina affalée sur le carrelage, gros plan de la
main soulevée vers le ciel. La voix derrière la caméra
soliloque aussi, parle de rationnel, de nid, d'ordre, de cœur,
de rôle de la main, prononce des mots à la place de Pia,
ciao papa, va bene... porte-toi bien... Tout se mêle dans une
danse saccadée, filée en plan séquence, les visages,
les paroles, les gestes, les décadrages, les bas-culements, les
flous, les remises au point, les passages brusques de plans larges dévoilant
la ville en bas de l'immeuble... L'être-ange insuffle un élan
inouï à l'image qui tente de le cerner, communique son empreinte
au film tout entier.
Alors tout s'éclaire, prend sens, et le style à l'emporte-pièce,
tourneboulé, devient forme superbe, radicale. De même que
cette composition quadripartite. Ce qui se présentait comme une
variation sur des dogmes féministes, même séduisante
car énigmatique, est transmué en vadllement de certitudes.Vacillement
qui affecte - là gît, agile, la beauté singulière
de cette œuvre - les formes mêmes de sa ciné(vidéo)graphie.
Jean-Paul Fargier
Cahiers du cinéma / Juillet - Août 2006