Semaine Asymétrique 2010

Asile politique

"L'égalité·n'existe que là·où·cesse le pouvoir des experts. Là·où·le triomphe proclamé·du droit et de l'état de droit s'accomplit dans la figure du recours aux experts, la démocratie se trouve ramenée à ·sa caricature, le gouvernement des savants" (1)

Que signifie aujourd'hui cette Semaine Asymétrique ? L'image avait été·créée en 2003 pour fonder sur une inégalité·la dynamique de nos rencontres avec les cinéastes amis d'Ipotesi Cinema venus d'Italie.
Qu'en est-il encore de partager en public nos chemins de cinéma ?
Il est tant de manifestations qui se sclérosent de se reproduire comme des évidences, et n'en sont plus justement, des Manifestes...
Alors on a lancé·cette année, sur la table de la discussion un nom, un titre, une proposition...
Asile politique.
On pourrait appeler cela un scénario. Mélange d'intuition, d'expérience, un mot pour voir, pour voir si la pensée peut cristalliser là...

On pourrait penser qu'en passant la frontière pour nous retrouver, français, italiens, allemands et divers étrangers, émigrés à Bruxelles ou plus tard à Marseille le temps d'une rencontre, la notion « d'asile politique » pouvait avoir un sens proche de la liberté offerte par l'exil et l'accueil. Par la distance...

Mais on peut penser aussi que cet accueil et cet asile sont devenus denrées rares... On échappe difficilement à ce qu'un certain bon sens appelle dans nos bars « un monde de fous ». Soit que les frontières s'abattent, soit que des murs se construisent, mais « le monde de fous » est toujours là.

Il faut constater plutôt que « la politique » conçue comme l'administration de l'État et des citoyens relève visiblement de l'asile ! Et qu'ils soient belges, italiens, français ou « européens » nos « politiques » confisquant en « gouvernance » (bonne ou mauvaise) le geste politique (le mouvement contradictoire qui appartient à chacun de gouverner et d'être gouverné) ont construit les murs de l'asile qui est le leur, de celui où ils voudraient nous voir enfermés.

Que nous ont appris ces années de rencontres, de débats, de fêtes et de repas, de films partagés entre cinéastes et en présence agissante du public ?..
Que savons-nous de ces moments ensemble et ces moments de distance?...
Que savons-nous de notre politique à nous dans cet asile, et de la politique ?
Que savons-nous de cette liberté que nous nous sommes donnée ?

Car nous ne nous sommes pas rencontrés comme dans un festival, pour sacrer la crème de la production cinématographique de l'année... Le rejet de cette idée même en était une condition essentielle. Il s'agissait d'abord, pour les cinéastes de l'effraction (2) que nous sommes, d'expérimenter en commun, puis de confronter, des chemins de liberté et d'émancipation. Pas ceux d'une fabrication artificielle de la valeur comme le dopage a fabriqué l'échelle de valeur du cyclisme (quoique le dopage cycliste conduise en prison parfois, ce qui n'est pas encore acquis pour les festivals).

On pourrait utilement lire chez Jacques Rancière, philosophe français largement édité, quelques réflexions déroulées au fil des années 90, qui entrent en résonance avec notre expérience. Et le moment pourrait être venu d'appuyer notre marche sur quelques épaules amies... Par exemple.

Puisqu'il semble établi pour « la bonne gouvernance » d'aujourd'hui, malgré les multiples masques hypocrites inventés par les idéologues de la République dans le déni même de celle-là, que nous n'avons pas notre mot à dire, que la politique qui nous concerne (3) serait écrite par des experts, nous devons rappeler aux cris d'orfraie que suscite notre effraction (comme « pénétrer dans le spectacle en ennemi » pour Debord), cette remarque de J. Rancière qui définit que « l'essence de cette violence (…) c'est de rendre visible l'invisible, de donner un nom à l'anonyme, de faire entendre une parole là où on ne percevait que le bruit ». Ces effractions préalables, indispensables à « L'invention égalitaire (sont) autant d'occasions pour un ressurgissement du signifiant égalitaire, pour un nouveau tracé de vérification de la communauté des égaux ».

Arrivés là certains vont se demander quand on parle de cinéma dans notre quartier de la Joliette, sur le port, au cœur d'un quartier populaire de Marseille qui est aussi le cœur de la plus importante opération de restructuration urbaine d'Europe ?

Nous avons fondé notre mouvement d'effraction sur une première base : celle d'un mouvement d'égalité dans une société inégalitaire. Et la rupture s'est affirmée à l'origine du collectif (1996) par la forme des Ateliers Cinématographiques Film flamme. Là, dans ces ateliers publics en 16mm, ouverts à tout vent aux voisins comme parfois aux oiseaux migrateurs, des cinéastes apprennent le cinématographe en même temps qu'ils le transmettent. Ils enseignent sans savoir.(4)

C'est une rupture avec le cinéma de la pédagogie, rupture avec l'industrie des paillettes et sa reproduction, rupture avec la consommation et le progrès, avec la prolifération de Disneylands... Mais cette rupture s'inscrit aussi dans la longue histoire rejetée, excentrique, des ateliers cinéma et de l'appropriation du cinéma par tous et « n'importe qui ». Cette forme d'émancipation intellectuelle est à même de poser cet espace non identitaire, non policé, où s'affirme une différence (un entre deux) qui échappe à la désignation évidente : celui qui parle n'est pas celui qu'on attend, ni là où on l'attend, il vient sur l'agora sans y être invité (sans y avoir droit). Là se (re)construit la politique.


« La subjectivation politique est la mise en acte de l'égalité (…) par des gens qui sont ensemble pour autant qu'ils sont entre »
.(5)

Une deuxième rupture a été opérée en 2002 (6) par l'ouverture de la salle du Polygone étoilé. Ce nom, cette image, désignent une figure présente tout autour de la Méditerranée. C'est aussi le titre d'un livre de l'écrivain algérien de langue française, Kateb Yacine.
Cet espace qui comprend plusieurs salles de montage et mixage, est aussi un lieu de rencontre directe avec le public. Là sont projetés chaque semaine et sur un rythme aléatoire, des films de tous genres et toute natures, programmés par diverses associations qui ne disposent pas d'un lieu pour ça. Il n'y a donc pas de programme mais des programmes, il n'y a pas de loi de rentabilité dictée par l'industrie puisque l'entrée y est libre. Il n'y a pas de loi sectaire d'affirmation d'un quelconque « bon cinéma ». Notre volonté est d'y susciter des débats après chaque film pour que la parole de chaque spectateur puisse prendre le pas sur les discours savants qui envahissent l'espace public désormais, autour des films. Discours de paroles policées, paroles en service commandé, au service d'intérêts les plus extérieurs au film.
Il s'agit d'expérimenter là une pensée collective en mouvement, une mise en résonance des sensibilités et des cultures, qui sera toujours plus que toute pensée savante, et surtout qui sera autre. Qui sera inouïe !
Il s'agit par là aussi de restituer la diffusion au geste de l'auteur...

L'effraction insupportable a été la création du Studio Autonome du Cinéma de RecherchE en 2005, le passage des gestes de création isolés en turbulence collective (la turbulence est ce mouvement paradoxal qui peut détruire en vol un avion gros porteur ou constituer un nouveau corps homogène avec du café et du sucre).
La sympathie indifférente du milieu (7), tant que ce n'est pas du cinéma d'auteur patenté, c'est à dire tant que « ça ne mange pas le pain des cinéastes », s'est transformée en inquiétude puis en une hostilité cocasse : La culture, l'art, c'est notre réserve d'or, notre pétrole national, notre identité comme le pavot pour les afghans ! Alors le déploiement aux cinéastes eux-même de cette proposition d'égalité dans un contexte qui la nie !?.. C'est l'irruption d'un tremblement de terre dans un film de famille. C'est « Steam Boat Bill Junior »... Ce dissensus qui prétend à prendre corps (comme on dit prendre langue) « on » va commencer par le nier. « Vous n'êtes pas lisibles » est le « circulez, y'a rien à voir » de la police. Alors même que l'affirmation (la constitution) de ce que nous sommes, de ce que nous voulons, suppose un interlocuteur qui entend et comprend... Mais celui-là nous l'envisageons comme notre égal...
C'est le geste des Semaines Asymétriques qui mêle public et auteurs à égalité d'intelligence et de sensibilité par exemple.
Mais pour s'inscrire dans la démocratie, par cette irruption, il suppose aussi cette négation par la société inégalitaire des « corps comptés ».

Un peuple qui se constitue, c'est d'abord un peuple de trop. C'est une effraction spatiale autant qu'intellectuelle matérialisée ici par le lieu : le Polygone étoilé et sa forme de pavé, sur la plage de cette belle opération urbanistique et immobilière Unificatrice (Euromed), dans le champ d'une politique culturelle vouée à l'éloge de la différence du « métis sage». Et c'est un fait : Le peuple ce n'est pas la masse géométrique, le nombre glorieux des victimes, infini des souffrants, empêcheur de jouir des grévistes, ou autres figures chères aux planificateurs de tous poils (Que ce soit « Médecin du monde », « Marseille 2013 », le CNC, la littérature française, le Journal Télévisé...). Ces corps constitués.
Le peuple est le mouvement de ceux qui créent dans l'ordre social des ruptures dans les partenariats établis ou dans la classification des ordres, ceux qui inscrivent la turbulence dans sa contradiction : une hétérogénéité destructive et constitutive. Les apôtres de la République « Une et Indivisible », et ils sont légions à croire d'une paix sociale fondée sur le droit et la morale, ne jurent que par la fusion des différences dans le Tout de la générosité maternelle d'une « bonne gouvernance » ou d'une « fraternité universelle » (et ses valeurs bien connues) (8)...
Cette « bonne gouvernance » est confiée aux sages, aux savants, aux paisibles, aux experts, qui consacrent sous pareil gouvernement le renoncement véritable à la démocratie... Et accouchent d'un bon roi ! Ou autre personnage asilaire mais toujours « fils d'Ubu ».
Quand l'effraction polémique en est un fondement vital ...
Et par là, soit dit au passage, le droit d'asile, dont on voit bien comment son reniement accompagne le renoncement à la démocratie.

Se constituer en Studio Autonome dans le schéma unificateur et hypercentralisé du cinéma français et refuser les modèles économiques aussi établis que faux...
Refuser les scénarios de films comme les spéculations sur les supports du futur...
Rejeter les directives de l'État central et ses modes de production archaïques...
Rejeter les « politiques culturelles » dévoyées en campagnes de communication touristique ou en gestion des emplois...
Rejeter les manigances des lobbies, qu'ils soient industriels ou « cultuels ». 
Rejeter les commissions d'experts par dessus tout, et bien d'autres choses encore, c'est le refus de la « hiérarchie du consensus ». C'est une dénonciation du système inégalitaire et aristocratique du cinéma qui conduit une Région (qui se réclame elle même d'une part grandissante d'autonomie comme gage de démocratie... mais s'y soustrait pour l'essentiel quant au cinéma !) à reproduire ou approfondir les plus néfastes pratiques de l'État central, parvenu à un point exponentiel du pouvoir des castes.
C'est aussi la création d'un « partage nouveau du sensible ».

C'est aussi une histoire de fous !.. Ni plus ni moins que l'autre, celle qui prétend à une paix sociale fondée sur l'inégalité ! A une paix sociale par négation du peuple, par un gouvernement du milieu qui ressemble tant au gouvernement d'un seul ! C'est un gouvernement de passions déraisonnables …

Notre « Centre International de Création Cinématographique et Digitale », c'est une histoire de fous qui veulent diriger l'asile !
La Semaine Asymétrique, c'est le partage de l'effraction.

Par ailleurs il y a les films...

(1) J. Rancière. « Aux bords du politique ». Folio essais

(2) Il faudra dire plus loin, ailleurs, ce que peut signifier cette notion, quelles conséquences doivent en être tirées. Quelle responsabilité elle induit. Quel courage d'affirmation elle nécessite.

(3) En général on la dit « culturelle » ou « cinématographique », elle se décline en commissions, en disciplines... Mais elle ne se distingue en rien des autres.

(4) On lira utilement le livre de J. Rancière : « Le maître ignorant ». Fayard. 1987. Toutefois cet auteur nous était inconnu lors de la création des Ateliers Cinématographique Film flamme.
C'est au passage flamboyant et amical de Jérome Cornette (critique de cinéma, journaliste et universitaire) que nous devons cette « mise en relation » tardive de 2007.

(5) J. Rancière. « Aux bords du politique ». Folio essais

(6) Inauguration en décembre 2001 dans le quartier de la Joliette.

(7) Il s'est constitué un « cinéma du milieu » récemment sur des bases économiques dont le nom provient de ces budgets « moyens » des films. Ce nom malheureux et symbolique, évoque tout autant cette illusion d'un gouvernement par le milieu, par le centre, par la réduction des passions en quelque sorte, prometteur de paix sociale et de béatitude heureuse. Une utopie de consensus géométrique...
Pour notre part nous élargissons cette notion de « cinéma du milieu » au cercle des institutions et des groupes de pression, à la « niche sociale et idéologique » qui a donné naissance à cette vieille nouveauté de la police.

(8) Que Rancière appellerait « le Un qui exclut »

 
Hors les murs
 
Sites Film flamme
Polygone étoilé
Les ateliers cinématographiques
 
Sites complices
AJC!
Boris Lehman
Shellac
 
 

Historique

Décembre 2006

La Semaine Asymétrique vue par les élèves des écoles d'Art d'Avignon et Aix en Provence, atelier encadré par Raphaëlle Paupert Borne.

 

Novembre 2008,

5éme édition
de la
Semaine Asymétrique.

Le Centre International
de la Création Cinématographique
et Digitale
se met en place lors de différentes réunions et de manière plus informelle au contact de ceux qui le feront vivre.


Extraits...

Christophe Van Collie (AJC) :
Commencer par mettre les premières pierres...
Kiyé Simon Luang (Film flamme) :
Justement la nécessité de cet objet concret de cette cartographie c'est sa poésie parce qu'on la voit ta carte et on la rêve aussi, on va l'habiter.
Jean-François Neplaz (Film flamme) :
Je sens que ça va s'enrichir et que ça va avancer mais là, je voulais en venir à un point concernant une question posée par Dennis (Brotto) hier et que nous n'avons pas évoqué dans le détail. Il y a des individus et il y a des structures dans notre mouvement, notre turbulence, qu'est-ce qu'on fais de ça, comment ça se déploie, comment ça coexiste?
Nicolas Gerber (Objet Direct) :
La structure est importante pour pas qu'il y ait de malentendus, en rapport aux affinités... J'ai l'impression que la structure est plus objective que l'individu... ça n'empêche pas la discussion...

Jean-Pierre Beauviala,
croqué par Sylvia




Mai 2009,

Suite à la résidence de Raphaëlle Paupert-Borne à  la Villa Médicis, le collectif Film Flamme - Studio Autonome de Cinéma de RecherchE,
La Malastrada Film, organisent trois jours de cinéma, ce seront

Les Rencontres Asymétriques à Rome.

dessin fumika sato,
école d'Art d'Aix-en-Provence

22, 23, 24 et 25 Avril 2010,

Bruxelles
, ville teintée de rencontres, de nombreuses affinités à la fois individuelles et structurelles naissent à la fois ici, lors des Semaines Asymétriques et là-bas, par la présence répétée de Film flamme au festival Filmer à tout prix.
Cette fois -ci c'est au Cinéma Nova que nous trouvons refuge pour trois jours pleins.

1er mai asymétrique 2010, Marseille, retour aux sources, nouveau départ pour un horizon prochain...

Malastrada films édite les DVD
de plusieurs auteurs du SACRE

* Pologne
* Rivière
* L'heure de la sieste
* Genre de mafia
* Film de Faubourg

De Caroline Delaporte

* France 2007
de Gee-Jung Jun

* Vivants et nus
* L'autre matin... en attendant Mario Rigoni Stern
de Jean-François Neplaz

* Même père même mère Coréalisation de Julie Ramaioli, Giuseppe Spina et Alessandro Gagliardo

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