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En 2011 les discussions préparatoires auront lieu sur un nouveau blog dédié à la Semaine Asymétrique : LA Semaine
Asymétrique 2010
Asile politique Ce texte interroge le sens d’une manifestation, la Semaine asymétrique créée en 2003, dont l’image fonde sur cette instabilité la dynamique de nos rencontres avec les cinéastes amis d’Ipotesi Cinema, venus d’Italie. Deux Semaines asymétriques en 2010, en avril à Bruxelles avec le cinéma Nova, en novembre à Marseille. Qu’en est-il encore de partager en public nos chemins de cinéma ? Il est tant de manifestations qui se sclérosent de se reproduire comme des évidences, et n’en sont plus justement, des Manifestes…
Alors on a lancé cette année, sur la table de la discussion un nom, un
titre, une proposition… Asile politique. On pourrait appeler cela un
scénario. Mélange d’intuition, d’expérience, un mot pour voir, pour
voir si la pensée peut cristalliser là… On pourrait penser qu’en
passant la frontière pour nous retrouver, français, italiens, allemands
et autres étrangers, émigrés à Bruxelles ou plus tard à Marseille le
temps d’une rencontre, la notion d’asile politique pouvait avoir un
sens proche de la liberté offerte par l’exil et l’accueil. Par la
distance… Mais on peut penser aussi que cet accueil et cet asile sont
devenus denrées rares…
Que nous ont appris ces années de rencontres, de débats, de fêtes et de
repas, de films partagés entre cinéastes et en présence agissante du
public ? Que savons-nous de ces moments ensemble et de ces moments
de distance ? Que savons-nous de notre politique à nous dans cet
asile, et de la politique ? Que savons-nous de cette liberté que nous
nous sommes donnée ? On pourrait utilement lire chez Jacques Rancière, philosophe français largement édité, quelques réflexions déroulées au fil des années 90, qui entrent en résonance avec notre expérience. Et le moment pourrait être venu d’appuyer notre marche sur quelques épaules amies… Par exemple. Puisqu’il semble établi pour « la bonne gouvernance » d’aujourd’hui, malgré les multiples masques hypocrites inventés par les idéologues de la République dans le déni même de celle-là, que nous n’avons pas notre mot à dire, que la politique qui nous concerne2 serait écrite par des experts, nous devons rappeler, aux cris d’orfraie que suscite notre effraction (comme « pénétrer dans le spectacle en ennemi » pour Debord), cette remarque de Jacques Rancière : « l’essence de cette violence […] c’est de rendre visible l’invisible, de donner un nom à l’anonyme, de faire entendre une parole là où on ne percevait que le bruit ». Ces effractions préalables, indispensables à « l’invention égalitaire [sont] autant d’occasions pour un resurgissement du signifiant égalitaire, pour un nouveau tracé de vérification de la communauté des égaux ».
Nous avons fondé ce mouvement d’effraction sur une première base :
celle d’un mouvement d’égalité dans une société inégalitaire. Et la
rupture s’est affirmée à l’origine du collectif (1996) par la forme des
Ateliers Cinématographiques Film flamme. Là, dans ces ateliers publics
en 16 mm, ouverts à tout vent aux voisins comme parfois aux oiseaux
migrateurs, des cinéastes apprennent le cinématographe en même temps
qu’ils le transmettent. Ils enseignent sans savoir3. Il s’agit par là aussi de restituer la diffusion au geste de l’auteur… Pour finir, l’effraction insupportable a été la création du Studio Autonome du Cinéma de RecherchE en 2005, le passage des gestes de création isolés en turbulence collective (la turbulence est ce mouvement paradoxal qui peut détruire en vol un avion gros porteur ou constituer un nouveau corps homogène avec du café et du sucre). La sympathie indifférente du milieu5, tant que ce n’est pas du cinéma d’auteur patenté, c’est-à-dire tant que « ça ne mange pas le pain des cinéastes », s’est transformée en inquiétude puis en une hostilité cocasse : la culture, l’art, c’est notre réserve d’or, notre pétrole national, notre identité comme le pavot pour les Afghans ! Alors le déploiement aux cinéastes eux-mêmes de cette proposition d’égalité dans un contexte qui la nie ! ?… C’est l’irruption d’un tremblement de terre dans un film de famille. C’est Steam Boat Bill Junior… Ce dissensus, qui prétend à prendre corps comme on dit prendre langue, « on » va commencer par le nier. « Vous n’êtes pas lisibles » (ce que le milieu de la culture compte d’apparatchiks se reconnaîtra) est le « circulez, y’a rien à voir » de la police. Alors même que l’affirmation (la constitution) de ce que nous sommes, de ce que nous voulons, suppose un interlocuteur qui écoute et comprend… Mais celui-là nous l’envisageons comme notre égal… C’est le geste des Semaines asymétriques qui mêle public et auteurs à égalité d’intelligence et de sensibilité par exemple. Mais pour s’inscrire dans la démocratie, par cette irruption, il suppose aussi cette négation par la société inégalitaire des « corps comptés ». Un peuple qui se constitue, c’est d’abord un peuple de trop, un peuple qui ne compte pas (sur lequel on ne compte pas). C’est nécessairement une intrusion, une effraction spatiale autant qu’intellectuelle matérialisée ici par le lieu : le Polygone étoilé et sa forme de pavé, sur la plage de cette belle opération urbanistique et immobilière Unificatrice (Euroméditerranée, citée plus haut), dans le champ d’une politique culturelle vouée à l’éloge de la différence du « métis sage ». Le peuple est le mouvement de ceux « qui créent dans l’ordre social des ruptures dans les partenariats établis ou dans la classification des ordres », ceux qui inscrivent la turbulence dans sa contradiction : une hétérogénéité destructive et constitutive. Les apôtres de la République « Une et Indivisible », et ils sont légions à croire à une paix sociale fondée sur le droit et la morale, ne jurent que par la fusion des différences dans le Tout de la générosité maternelle d’une « bonne gouvernance » ou d’une « fraternité universelle » et ses valeurs bien connues6… Cette « bonne gouvernance » est confiée aux sages, aux savants, aux paisibles, aux experts, qui consacrent sous pareil gouvernement le renoncement véritable à la démocratie… Et accouchent d’un bon roi ! Ou autre personnage asilaire mais toujours fils d’Ubu. Quand l’effraction polémique en est un fondement vital… Et par là aussi, soit dit au passage, le droit d’asile, dont on voit bien comment son reniement accompagne le renoncement à la démocratie. Nous
constituer en Studio Autonome, en collectif, dans le schéma unificateur
et hypercentralisé du cinéma français et en refuser directives et modèles économiques aussi dépassés en réalité que faux en écriture… Alors, c’est une histoire de fous ? Autant que celle qui prétend à une paix sociale fondée sur l’inégalité ! à une paix sociale par négation du peuple, par un gouvernement du milieu qui ressemble tant au gouvernement d’un seul! Notre Studio Autonome du Cinéma de RecherchE, SACRE, ce vocable, cette oriflamme, c’est une histoire de fous qui veulent diriger l’asile et la Semaine asymétrique, moment commun de pensée turbulente en public, c’est le partage de l’effraction. Par ailleurs il y a les films... 1 Il faudra dire plus loin, ailleurs, ce que peut signifier cette notion, quelles conséquences doivent en être tirées. Quelle responsabilité elle induit. Quel courage d’affirmation elle nécessite 2 En général on la dit « culturelle » ou « cinématographique », elle se décline en commissions, en disciplines… Mais elle ne se distingue en rien des autres. 3 On lira utilement, toujours de Jacques Rancière, Le maître ignorant, Fayard, 1987. Toutefois cet auteur nous était inconnu lors de la création des Ateliers Cinématographiques. C’est au passage flamboyant et amical de Jérôme Cornette (critique de cinéma, journaliste et universitaire aujourd’hui décédé) que nous devons cette « mise en relation » tardive en 2007. 4 Aux bords du politique, La Fabrique, 1998. Et on trouvera encore moult emprunts à cet auteur. Ils ne seront pas tous cités. 5 Il s’est constitué un « cinéma du milieu » récemment sur des bases économiques dont le nom provient des budgets « moyens » des films. Ce nom malheureux et symbolique évoque tout autant cette illusion d’un gouvernement par le milieu, par le centre, par la réduction des passions en quelque sorte, prometteur de paix sociale et de béatitude heureuse. Une utopie de consensus géométrique… Pour notre part, nous élargissons cette notion de « cinéma du milieu » au cercle des institutions et des groupes de pression, à la « niche sociale et idéologique » qui a donné naissance à cette vieille nouveauté de la police. 6 Que Rancière appellerait « le Un qui exclut ».
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