Je vais dire une chose scandaleuse pour mes amis documentaristes : j’ai vu un film d’une cinéaste qui répond à certaines questions de fond pour un anthropologue… ! Voyez , je n’ose même pas dire simplement que ce serait de l’excellente anthropologie visuelle tant les préjugés persistent à propos de cette discipline. Il est vrai qu’elle a été et reste encore responsable de singulières productions imagétiques. Mais « le » cinéma, celui des cinéastes, ne porte-t-il pas dans son histoire « le juif Süss » ou, dans un ordre différent, les triomphes coloniaux de « la croisière noire » et autres « quatre plumes blanches » ? Ne compte-il pas d’innombrables navets auxquels je joindrais sans regret des centaines de production dites « ethnographiques » et qui sont au cinéma comme à l’ethnologie telle que je la conçois, autant de travestissements et de malfaçons et, pour le moins, autant de proclamations d’une persistante auto-suffisance occidentale, autant de déclarations d’incapacité à montrer autre chose qu’une certaine évidence du monde.
Donc je prends ce risque de considérer La maison de Mariata, récente réalisation de Gaëlle Vu, comme une ouverture essentielle vers une communication interculturelle exigeante mais aussi comme une tentative extrêmement subtile de perception de l’autre à l’intérieur même de sa différence. C’est donc bien ce qui pourrait aujourd’hui qualifier un point de vue anthropologique et qui me conduit à demander que l’on accepte enfin de penser en image.

Pour aller vite et sans « résumer » ce dont il s’agit, ce serait l’histoire d’un mariage aux Comores. La première particularité de cette histoire est d’être énoncée par une femme, Mariata, qui n’est pas celle qui est épousée au cours de la cérémonie. Mariata, Comorienne également, travailleuse émigrée à Marseille, semble avoir été depuis plusieurs années la première femme du nouveau marié qu’elle a recueilli en France et aidé alors qu’il était aux limites de la clochardisation. Elle a un fils, sans doute avec cet homme.
Une seconde particularité du récit et par là même du dispositif de réalisation, tient en ce que les images mêmes ont été tournées par ce fils. C’est donc au départ une sorte de film de famille, avec une démarche - au sens propre - directe, proche, délibérément sélective et en ce sens parfaitement significative : le personnage principal à l’image n’est pas la nouvelle mariée que l’on voit à peine, non plus que l’époux mais Mariata, somptueusement habillée à l’occidentale et dont l’apparence tranche absolument sur celle des autres femmes qui participent aux cérémonies et sont vêtues plus « traditionnellement ».

Le troisième élément important de ce dispositif vient de ce que le montage des images est fait, à Marseille, par la réalisatrice qui discute du choix des images avec Mariata . Celle-ci, par la même occasion, en silences, en soupirs, en respirations aux rythmes ambigus, en phrases contrôlées, neutralise les violences sous-jacentes à la situation, normalise les sentiments contradictoires « pour dire, pour vivre le bonheur » ainsi qu’elle l’affirme dès le départ. On verra dans la suite du film l’intention de cette proposition lentement s’effriter sans permettre pour autant l’irruption d’une douleur ou d’un désespoir. Ces sentiments sont à ce point contenus, maîtrisés par la convention sociale qu’ils deviennent - a contrario - évidents et presqu’insupportables pour le spectateur contraint d’accepter la rigueur stoïcienne d’une représentation convenable des sentiments et des faits.

Une dernière, et non des moindres, particularité de la mise en espace et en temps imagétiques, vient de ce que la conversation entre Gaëlle et Mariata est enregistrée sur de longues plages de noir qui ponctuent, dévoient, déréalisent, les descriptions des rituels de mariage. Cette disposition renforce l’intensité des sons les plus infimes, on entend les déglutitions, les soupirs de Mariata, pleure-t-elle, respire-t-elle, la retenue du noir, le silence de l’image contrôlent l’éventuelle dramatisation et le spectateur est poussé au-delà de ce qui est vu et entendu, dans l’intention et la pudeur de l’émotion retenue, des sentiments qu’on ne peut expliciter ouvertement. Les règles de comportement d’une culture dessinent les formes de l’expression symbolique mais aussi les lieux et les conditions de manifestations des sentiments. L’expression la plus « naturelle », ce qui semble être la production la plus directe de ce qui est ressenti, est toujours mis en forme dans le cadre d’une culture spécifique, même si d’innombrables variantes individuelles conduisent à des modifications plus ou moins importantes, licites ou acceptables, plus ou moins définitives dans l’interaction permanente du social et de l’individuel.
Danses de nuit, danses de jour, foule serrée d’homme se balançant au rythme incessant de tambours, une forêt de cannes ouvragées, précieuses, entre les mains de gentlemen aux cravates éblouissantes, visages serrés, dignes. Au milieu des costumes sombres des hommes passe la silhouette de Mariata, étincelante de soie. Le tailleur violemment occidental de Mariata glisse entre les pagnes colorés des femmes : il y a comme un infime espace de vertige qui les sépare, des regards qui se croisent indirectement, des paroles qui ne s’échangent pas. Des femmes musiciennes passent, des amies, des parentes de Mariata et elles refusent de jouer pour le mari… : tiens ! dans ce monde d’harmonie et de bonheur, il y aurait quelques fausses notes ?
Et l’on découvre une maison en construction, autre temps, autre lieu ? Mariata commente : « mon appartement, chez moi, très tranquille… » Comme une défense.
Ailleurs, dans l’espace complexe du mariage, des bijoux passent d’une maison à l’autre, les parures de la nouvelle épouse, splendides. Rigueur des échanges matrimoniaux, signes des alliances entre groupes familiaux.

Le jour, la danse encore, la caméra caresse les coiffures des femmes, nettes, propres, visages de maîtresses femmes, ce sont elles qui dominent suggère dans une respiration Mariata. Entre ces visages porte-sourires, flotte le corps de Mariata, excessivement étranger, unique en son genre. Parée comme personne, elle passe au travers des rangs serrés des danseuses, à la fois familière et presqu’invisible dans son excès de présence. Dans cet entre-deux insaisissable, cet espace intermédiaire, Mariata s’approche des tambourinaires qui peu à peu l’entourent, l’accompagnent ou peut-être la protègent. Sa voix échappe d’un coup à l’apparence cérémonielle : « il ne me voit pas, il ne me parle pas, il a fermé la bouche… », comme une plainte qu’emporte d’un coup le noir complice de l’écran, pour reprendre souffle, reprendre dignité, reprendre courage contre l’abandon du mari. Et la voix, toujours la voix de Mariata, elle dit, elle affirme, elle revendique : « j’ai le courage car j’ai le travail. S’il me donne, il me donne sinon je n’ai pas besoin… Je n’ai pas trop d’angoisse… »
Visage de pierrot lunaire en travers de l’écran : autre climat, la maison plus ou moins achevée, la maison de Mariata où circulent entre les pièces de ciment nu, les escaliers de béton cru, les parents et des musiciennes intimes. Inachèvement constitutif de ce genre de construction, apparence des matériaux qui signifie l’aventure de la migration, l’aura d’une richesse empruntée à une modernité périlleuse, source des transgressions possibles d’un ordre social pesant, marqué d’obligations et de rapports strictement statutaires. C’est la maison « d’en bas » et l’on voit que les parents , les amis n’ont pas les habits somptueux du mariage tout à l’heure célébré. C’est aussi la découverte qu’il y a « un mariage d’en bas » : le mari, ce fameux mari vient dans la maison de Mariata, et il vient pour se marier « en bas »… avec Mariata… après « le grand mariage d’en haut » ! Et la fête est familière, et les bijoux que l’on montre sont moins prodigieux, et les musiciennes sont des clowns mais l’on se prend par la taille et l’on se demande ce qui différencie tellement les deux mariages, les deux épouses, les deux familles, les deux groupes… Il y a donc « en bas et « en haut »… !

Les plans noirs d’ou émergent les soupirs et les murmures de Mariata ont entretenu le mystère - un pieux mensonge peut-être -, l’union en migration n’était pas le mariage, le vrai mariage au pays, celui que va imposer, qu’a imposé la sœur du pauvre mari : « elle a dit mon frère n’est pas européen, alors elle l’a pris… » Oui vraiment, aux Comores ce sont les femmes qui décident . Le mari va donc épouser traditionnellement la femme qu’on lui impose - dans son milieu dirions-nous - et par la même occasion régulariser, presque furtivement, sa vie passée avec Mariata, « la femme d’en bas ».
Mais où est-on, à Marseille, aux Comores, dans l’espace-temps indécis des changements, des bouleversement de cultures et de statuts ? Un griot flatte sans fin les assistants du mariage d’en bas et ils donnent de l’argent, donnent encore de l’argent, continuité des gestes et des liens établis, alliances en cours, confirmées, renouvelées.
Le doute et l’hésitation sont installés définitivement, apparus au travers des affirmations plus ou moins claires, des situations où l’ordre apparent laissait voir les failles, les lézardes, les fissures d’une culture de moins en moins établie. Il fallait reconnaître et faire percevoir l’inextricable mélange de douleur et d’espérance, de fierté et de réserve de Mariata, émergeant d’un monde pour se situer dans un autre sans souhaiter trahir le premier. « C’est pas facile mais je suis une femme comme un homme, il n’y a personne d’autre… »

Choc des lieux dans un temps de montage alterné, hiatus apparent des sons et des mouvements d’image, conversation discrète entre les plans choisis, offerts, révélant des souhaits et des intentions au-delà des apparences : « c’est magique… on n’a pas fait comme ça… » et pourtant le hors-champ envahi l’écran d’une réalité, celle d’un vécu au-delà du dire, plus profonde d’apparaître ainsi, entre les plans. Paradoxe, et donc mise au clair, des silences qui parlent, des plans au noir qui montrent, des descriptions imagétiques qui masquent.

Je crois que je pourrais encore poursuivre longtemps les allusions significatives, innombrables, l’identification discrète des personnages, l’indication des positions statutaires des uns et des autres, les relations de genre… Leur foisonnement dévoile et propose des discours différents, une déconstruction permanente de l’apparence des choses, un questionnement nécessaire de l’évidence proclamée. Il s’agit bien d’une interrogation anthropologique, celle qui ouvre la voie à l’étonnement partagé, celui de la reconnaissance de l’autre dans sa différence et sa proximité, celui qui conduit à questionner avant d’imposer des réponses. Il s’agit bien de cinéma et d’un cinéma de connaissance et de re-connaissance par quoi se perçoivent des manières d’être et de penser différentes mais néanmoins repérables dans l’autonomie de leurs propositions.

J’espère que Gaëlle ne m’en voudra pas de voir dans son film une très subtile avancée dans la perception anthropologique des Comores aujourd’hui et, surtout, une suggestion sensible vers la compréhension de l’écriture imagétique comme instrument d’une transmission de pensées !

Marc-Henri Piault

 
 
 
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