DIRE A
DEUX
Ecouter Mariata.
Je ne peux pas parler à la place de Mariata,
je peux dire ce que faire un film avec Mariata m’a
appris du cinéma.
Quand Mariata me propose
de faire le film qui s’intitulera La
maison de Mariata, nous sommes devant
la table de montage 16 mm, Mariata vient de regarder
le montage du Panier
Cinéjournal*
que je lui ai proposé de réaliser. En
guise d’accord sur le montage qu’elle m’a
demandé de faire, elle me donne une cassette
VHS SECAM me disant : « c’est la suite ».
C’est une cassette qu’on lui a envoyée
pour lui donner des nouvelles du chantier de la construction
de sa maison aux Comores.
Je suis alors en recherche d’une écriture
idéographique** du cinéma,
et l’étude
du travail de Pasolini sur le cinéma comme
écriture m’encourage à travailler
le cinéma comme le prolongement écrit
« naturel » de la pensée vietnamienne
idéographique dont je viens : née en France
d'un père vietnamien et d'une mère française,
je ne possède pas de langue culturellement complète.
En quelque sorte : je pense vietnamien et je parle français.
Aussi pour moi la fonction langagière du cinéma
est-elle essentielle : elle me permet de dépasser
cet obstacle, et d’écrire.
Mariata est comorienne et illettrée. Le cinéma
est, pour elle, une écriture naturelle : c'est
par cassette vidéo que le chef du chantier de
sa maison aux Comores fait parvenir à Mariata
des rapports sur l'avancée des travaux, ou que
lui parviennent les grandes nouvelles de la famille
et du village, et que partent des nouvelles de Marseille
vers les Comores.
***
Quelques mois
après Mariata me dit qu’elle devait
partir aux Comores « pour le mariage de son mari
».
Je ne comprenais pas de quoi il s’agissait, mais
elle était très triste. Elle cherchait
comment rester en contact avec moi durant son séjour.
Devant sa tristesse, je lui dis alors : « puisque
tu ne peux pas m’écrire et qu’on
va faire un film, filme pour me parler ». A son
retour, elle avait « des cassettes pour Gaëlle
».
Alors a commencé un long
apprentissage de l’écriture cinématographique
de ce que Mariata m’avait ramené. Il fallait
que j’y lise ce qu’elle avait voulu me dire.
Comme une lettre à mon adresse, sur un sujet
tellement intime qu’il aurait été
blessant de dire : je ne comprends pas. Elle m’avait
ramené la matière (9 heures de cassettes
vidéo VHS SECAM), et je devais fouiller d’une
manière inédite : sans chercher à
éclaircir ce que la langue comorienne ne me permettait
pas de comprendre.
Mariata m’avait
dit dans un premier entretien, où nous regardions
quelques moments au hasard : « tu prends où
tu m’as vu ». Alors avec Céline Martinelli,
monteuse du film, nous avons travaillé en cherchant
Mariata, l’évolution de ses vêtements,
de ses bijoux, dans ces 9 heures d’images qu’elle
avait ramenées.
En reconstituant par la chronologie les évènements
qui advenaient à Mariata, et qui ne correspondaient
pas à l’ordre des cassettes, il m’a
semblé comprendre les quatre récits suivants
: la fête où le mariage de son mari Moulé
est annoncé, le mariage de Moulé avec
une autre femme, le retour de Moulé vers Mariata
dans sa maison, le mariage de Mariata avec Moulé.
Ces quatre récits me semblaient être ce
que Mariata voulait me raconter. Et puis je décidai
de garder le récit d’un troisième
mariage où Mariata apparaissait beaucoup, pour
me faire confirmer par elle s’il faisait ou non
partie de ce qu’elle voulait dire dans ce film.
A cette étape, le dialogue
avec Mariata devint décisif pour la réalisation
du film. Montrer mon travail à Mariata, c’était
lui faire confirmer que dans cette réécriture
que je proposais, j’avais compris ses intentions.
Et il fallait que je n’aie pas fait d’erreur
qui heurte la confiance avec laquelle elle m’avait
donné une part de sa vie, dans ces cassettes.
Quand je lui présentais ces récits, j’avais
très peur de la responsabilité que j’avais
prise. Mais j’avais suffisamment compris, et Mariata
était très heureuse que je lui présente
aussi le récit de ce troisième mariage
sur lequel j’avais un doute : pour elle, c’était
le signe que je lisais tout ce qu’elle avait ramené,
avec la même attention, sans à priori.
Je commençais à découvrir à
quel point Mariata aussi essayait de me comprendre,
et qu’elle avait une indépendance de jugement,
sur laquelle je pouvais compter : en me confiant la
réalisation, elle n’entendait pas me déléguer
son film, il continuait de lui appartenir.
Je lui demandais de
revenir pour enregistrer une conversation entre elle
et moi en regardant ces récits.
Avant sa venue, j’immobilisais, pour lui donner
la durée d’un plan, la seule et unique
image que j’avais repérée où
l’on voit Mariata, son mari et sa mère.
C’était, pour moi, un idéogramme
qui signifiait « ensemble ». A la fin de
cette conversation, où nous avons parlé
en regardant les images, en buvant un thé comme
à la maison, quand je lui ai montré cette
image immobilisée, elle a éclaté
de rire : « alors ça c’est le magique…
! » et puis songeuse : « pour trouver que
tu mets ensemble… nous on a pas fait ça…
c’est beau ça… ».
***
Il fallait maintenant,
que j’écrive les récits
qui allaient représenter l’idée
« maison de Mariata » dans le film : sa
structure idéographique fondamentale.
J’avais déjà remarqué, la
première fois que nous avions regardé
les cassettes ensemble, une femme complice de Mariata
et qui chantait. Ce plan est très court dans
les rushes. Je travaillais d’abord uniquement
le son en répétant ce qui me paraissait
être un refrain autour de ce que je ressentais
comme des strophes. Je l’aimais beaucoup : je
ressentais que c’était, en quelque sorte,
le chant du film. Je montai sur ce son les quelques
secondes d’images de la chanteuse (dont un plan
très fugitif de son visage que je ralentis à
l’extrême), suivis de plans extraits de
la cassette de la construction de la maison, dont je
ralentis certaines images. Je conçût ainsi
trois séquences de la maison, avec trois idées
: Mariata est tranquille dans sa maison, les hommes
construisent la maison, les gens du village attendent
autour de la maison.
Je demandais à Mariata de venir voir mon travail.
Elle me rassurât dès son arrivée
dans la salle de montage : « n’aie pas peur
ma sœur, tu prends beaucoup de responsabilité,
mais je sais que j’étais là, à
côté de toi, tout le temps que tu as travaillé
». Puis en regardant ces séquences, elle
me serrait la main très fort, et dans un transport
de joie : « Mais tu comprends le Comorien ! Mais
tu es comorienne ! ». Elle se mit à chanter
en regardant ; puis songeuse à nouveau, elle
me reprit la main : « le visage-là, c’est
le fils de moi et Moulé ». C’était
encore un plan fugitif que j’avais ralenti, parce
que le regard que ce jeune homme portait sur le chantier
de la maison de Mariata m’avait interpellée.
Notre émotion était très forte,
sa pudeur fit qu’elle ne s’attardât
pas.
***
L’étape
suivante était de travailler ce que Mariata allait
dire dans le film.
Ce que Mariata m’a donné de sa vie résonne
profondément avec la mienne. Et à ce moment-là
l'autobiographie, qui était la forme de "Faille",
mon film précédent, m'apparaît comme
un obstacle : une écoute, un regard trop liés
à ma vie, alors que nous voulons être coauteur,
dire à deux. Comment regarder, écouter
la vie de Mariata en me débarrassant au maximum
de l'écho renvoyé par mes propres souvenirs
?
Face à ces questionements, Marie Le Goff, productrice
artistique du film, m’aida à comprendre
qu’il était temps d’écouter
Mariata à plusieurs.
Au Polygone étoilé,
nous étions justement en train de mettre en place
l’équipement de post-production. Une salle
de montage avec deux postes de travail : d’une
part le montage et mixage du son, d’autre part
le montage virtuel du film - cette salle étant
reliée à l’auditorium de mixage,
le film en cours pouvait y être projeté
à tout moment. Cet équipement nous a permis
de travailler en permanence à trois : Céline
Bélanger au son, Céline Martinelli au
montage du film, et moi-même à la réalisation.
Au fur et à mesure du montage nous avons donc
utilisé cette liaison pour écouter et
réécouter en projection, ensemble, ce
que Mariata m’avait dit. Cette écoute à
plusieurs a tiré le sens du film de l’autobiographie
vers la parole féminine qui nous était
commune.
Nous débattions à quatre du sens du dire
de Mariata dans le film et de l’organisation de
cette parole.
Céline Bélanger a, par exemple, fait cette
remarque : « c’est trop dur ce que vit Mariata,
c’est insupportable, il faut qu’on sente
que c’est une femme forte ». Du débat
qui a suivi il est ressortit que nous voulions garder
plus de complexité. Céline a alors proposé
de finir le film sur nos deux rires complices, ce que
nous avons adopté avec bonheur.
Ainsi c'est l'écoute et
le regard de quatre femmes qui ont été
mis en oeuvre pour provoquer une forme audiovisuelle
qui concerne l'univers féminin et non plus seulement
Mariata et moi.
***
En faisant ce
film avec Mariata j’ai découvert
que l’utilisation du cinéma comme écriture
nous était commune. Cette écriture de
la réalité à deux nous a permis
de nous comprendre sans réduire la différence
entre nos cultures très éloignées
: une fille de la culture sino-vietnamienne lettrée
et une fille de la culture orale comorienne illettrée.
Elle nous permet d'être coauteurs du film, au
sens propre.
.
Faire un film c'est être dans le geste : ni dans
la pensée ni dans la fabrication. C’est
participer du mouvement provoquant la réalisation
de films-témoins et non pas témoignages.
Témoins comme celui que se passe les coureurs
sur le stade : témoin de position dans le temps
et l'espace, mais aussi support de transmission et lien
entre des individus pour constituer un collectif.
Chaque film est alors un témoin de ce qui nous
relie. A l’inverse du témoignage : représentation
du particulier devant laquelle chacun reste particulier.
Le cinéma lui-même
est un mouvement dont les films sont les témoins.
Etre cinéaste c'est entrer dans ce mouvement
et y convoquer d'autres imaginaires par le son, le montage,
l'image, la production, mais aussi les personnes et
les lieux filmés. C'est provoquer une aspiration
dans ce mouvement en se mettant soi-même en mouvement
: mouvement chaotique, impulsif et pensé.
Et quand un film advient c'est que l'énergie
de ce mouvement a provoqué une forme visible
et audible.
Ce mouvement qu'est
le cinéma est un va et vient infini avec la vie,
depuis la naissance des films jusqu’à leur
projection au public. Chaque film est une forme qui
varie avec les conditions dans lesquelles on la présente
: elle existe dans un va et vient avec l'intimité
même de chaque spectateur et jusqu'à l'ensemble
du public.
Faire ce film c’était
aussi tenter de vivre une relation interculturelle qui
se situe en dehors de la bonté, la commisération
de l'humanisme. Et d’éprouver que ce sont
là des aveuglements qui empêchent d'écouter,
comme de voir, comme de sentir, une partie de la vie.
Et notamment que distinguer des ethnies, des pays, des
cultures, en tant qu'ils marquent nos différences,
ne conduit pas forcément à la xénophobie.
On peut se découvrir des énergies vitales
communes en partant du postulat de notre différence.
*Le
"Panier Cinéjournal" : série de
films de 3 à 4mn en 16mm, réalisation collective
et anonyme des habitants du quartier du Panier, proposée
par l’association Film flamme à l’initiative
de Jean-François Néplaz et Gaëlle Vu,
entre 1997 et 2000.
**Idéogramme (définition
du Littré) : nom donné aux signes qui n’expriment
ni une lettre ni un son quelconque, mais une idée,
abstraction faite du son par lequel cette idée
est rendue dans telle ou telle langue. Les chiffres sont
des idéogrammes. L’écriture sino-vietnamienne
est idéographique.