Le
livre "L'expérience hérétique" de Pier
Paolo Pasolini (dont le titre italien ne dit pas "expérience",
mais "empirisme") regroupe 16 textes sur le cinéma
comme écriture.
LA
LANGUE ECRITE DE LA REALITE
...Le premier langage des hommes me semble donc être leur
action. La langue écrite-parlée n'est qu'une intégration
et un moyen de cette action....La vie toute entière, dans l'ensemble
de ses actions, est un cinéma vivant : en cela, elle est linguistiquement
l'équivalent de la langue orale dans son moment naturel ou biologique.
... Celui-ci (le cinéma) n'est donc que le moment "écrit"
de cette langue naturelle et totale, qu'est l'action dans la réalité.
SUR
LE CINEMA
… Barthes qui a tellement élargi la notion d’"écriture"
devrait être particulièrement séduit par cette idée
du cinéma comme "écriture" qui est la mienne.
Je ne sais pas - Barthes par exemple oppose la linéarité
de l'écriture au "mouvement dévorant" de la
langue orale : peut-on opposer de la même façon écriture
de la réalité et réalité ?.... Le signe,
avec le cinéma -l'im-signe-, acquiert-il à nouveau sa
force archaïque de suggestion eidétique, à travers
la violence physique de son rapport à la réalité
? Et pour en revenir à moi, le passage de l'écriture littéraire
au cinéma est-il un cas d'extrême modernité ou de
régression ?
Pier
Paolo Pasolini
in L’expérience hérétique
Le
mot grec "eidos", origine du mot eidétique, se traduit
par : ce qui reste après qu'on a vu; chez Platon : forme d'une
chose dans la pensée, idée ou essence.
Les idéogrammes de l'écriture sino-vietnamienne ont ce
fonctionnement de signe en rapport avec la réalité et
portent une suggestion eidétique. Chaque pictogramme, et combinaison
de pictogrammes, représente une idée en figurant des éléments
de la réalité. Ainsi de l’idéogramme «
An », qu’on peut traduire par « La paix de la famille
» : une femme sous un toit. C’est le sous-titre du film
La maison de Mariata.
Le passage de l’écriture littéraire au cinéma
est, à la lueur de ce film, un cas d’extrême modernité.
La violence physique du rapport du cinéma à la réalité
lui permet une fonction d’écriture de l’action dans
la réalité. Une écriture transculturelle devient
possible grâce à ce détachement du cinéma
d'avec la langue orale. De ce point de vue l’écriture littéraire
est une impasse. Le passage de l’écriture littéraire
au cinéma est une simple continuité pour une pensée
idéographique. Et l’idéographie peut reprendre à
travers le cinéma, une place d’écriture universelle
et éternelle qui était une fonction originelle de l’écriture
chinoise. Cela contredit le « progressisme » au nom duquel
on a commencé de s’en débarrasser au profit d’écritures
alphabétiques, au prétexte qu’elles seraient plus
accessibles.
Les Comoriens, parce que leur culture est illettrée, se sont
créée une écriture audiovisuelle pour se donner
des nouvelles en s’envoyant des missives qui sont des films vidéo.
C’est l’utilisation, par tout un peuple, du cinéma
comme écriture telle que la définit Pasolini, mais qui
prend la fonction de l’écriture littéraire. Ce peuple
montre par là qu’on ne peut se contenter de considérer
une culture illettrée comme archaïque.