AUTOUR DE LA MAISON DE MARIATA
« Au point de vue
moral, un séjour que ferait Paris au milieu des peuplades
de l’Afrique septentrionale ne serait pas fâcheux.
»
Henri Michaux
Qui je fus, villes mouvantes ( Poésie
Gallimard p.204 )
Expérience du film.
Il y a d’abord le papier, la préparation de l’encre
et le trempé du pinceau, les idéogrammes tracés
un à un ; le geste, la beauté du langage des
sourds et muets. Programme ? Signature ? De quoi ?
Il y a ensuite deux voix de femmes autour de l’image
et de son son direct, mezzo voce. Relation de proximité,
de co-écriture, montage à deux d’un film
tourné en Afrique, aux Comores. Paysages, question
d’une maison en construction, cérémonie.
De par la qualité de l’enregistrement et l’accent
africain de l’une des deux femmes, il faudra un certain
temps pour comprendre tout ce qui se dit ; un certain temps
aussi pour saisir ce que sont en train de raconter les images.
Hasard ou pas, moi qui suis homme, c’est avec l’intrusion
d’un homme brandissant une canne que je suis violemment
happé par le film, moins par identification à
l’expression curieusement tragique de ce visage, symbole
phallique en main, que par fusion ; aspiré parmis ces
corps qui ne cessent de se frôler, de se heurter, de
se contourner, plongé dans leur étourdissement.
Telle était donc peut-être la clef portée
par ces idéogrammes : alliance du son et de l’image
plutôt que du sens et du signe, primauté de la
trace des corps plutôt que de la clarté d’un
discours. Maintenant je comprends ce que dit Mariata, entré
dans la rugosité de sa voix. C’est de sa maison
dont il s’agit, là de son mari. Son fils a filmé
un mariage. Je comprendrai plus tard qu’il s’agit
du mariage du mari de Mariata avec une autre femme. J’aurai
pu le comprendre avant ou après. Le récit m’apparaît
comme le motif de ces dessins que l’on compose par petites
touches dispersées. A chaque fois, des éléments
de l’histoire, comme de la douleur qu’implique
le rituel, tout m’adviendra d’autant plus violemment
qu’au terme indéterminé d’un processus
de maturation, qui m’appartient. La violence généralement
faite au sujet du film ethnologique s’est ici retournée
contre moi, spectateur, sommé de m’acclimater
lentement au langage de l’autre, que l’on a soigneusement
évité de traduire dans le mien. Le mien ? Celui
de l’audiovisuel que je connais, faute de mieux. Violence
libératrice donc, qui me rend une part d’altérité
et de liberté.
Ainsi la main qui traçait ces idéogrammes est
aussi celle de la transcription la plus fidèle possible
à l’expérience de l’autre; main,
sans doute de la deuxième de ces deux femmes, Gaélle
Vu, qui, comme l’écrivain public, interroge Mariata
: « Met-on ceci, garde-t-on cela ? » Co-écriture.
Si j’identifie peu à peu l’une des deux
femmes comme manipulant concrètement les images et
les sons, l’autre comme porteuse de ceux-ci et de l’expérience
qu’ils retracent, je saisis aussi combien l’enjeu
du film est partagé.
Le « langage de l’autre », notion qui n’est
relative qu’au langage du même, c’est-à-dire
au langage dominant, n’émerge pas moins rarement
que la face féminine des tragédies. Partage
entre deux femmes donc de la compréhension d’une
douleur, d’un arrachement que le cinéma permettrait
ici d’évoquer dans la plus grande pudeur.
Eloge de l’opacité.
La voix-off du Moindre Geste n’a pas été
sous-titrée. Tant mieux. La maison de Mariata
aussi est un film de parole, ainsi qu’une expérience
de traversée du langage. Il s’y livre dans la
rugosité première d’un français
réapproprié à l’accent comorien.
C’est une première opacité. Appelez-la
barrière de la langue, si vous tenez vraiment aux métaphores
policières. Une seconde opacité viendrait de
l’économie du récit qui ne présente
pas d’emblée ses personnages, sa situation. Pour
ce qui est de la différence entre le récit et
l’ordre propre d’un rite : Jean Rouch. Enfin,
il y a encore l’opacité de cette relation, tout
autour de l’image, entre ses deux femmes qui semblent
tourner le dos aux spectateurs.
Soit. Mariata dit les images pour elle, autant que pour Gaélle,
qui les reçoit sans se poser jamais en traductrice
déléguée du spectateur. Ce Spectateur
singulier qui ferait bien rire une salle de comoriens.
En vérité, ce qui paraît assez évident
à Mariata pour qu’elle ne ressente pas le besoin
de l’expliciter d’elle-même est évident.
Relativisme ? Chacun se comprend ? Tout au contraire. C’est
précisément de ce qui surgit sans artifice,
de soi-même, sans traduction, que tout un spectateur
tire parfois la sensation de tenir un peu d’universel,
de la réalité commune, partageable et non préalablement
partagée. Mais il est vrai que nous arrivons bien après
le train, en gare de La Ciotat. Le surgissement d’un
corps empreinté dans la lumière, ne revient
que rarement déchirer la pénombre trop éclairée
des salles actuelles. Diderot disait déjà que
« la clarté, bonne pour convaincre, ne vaut rien
pour émouvoir » ( article Eclectisme, Encyclopédie
). Alors, le parti pris de l’opacité redevient
précieux autant que rare et difficile.
Lorsqu’on se souvient que la voix-off n’a été
détournée un temps de sa fonction vichyssoise
que par de vrais poètes comme Marker ou Rouch, le silence
en dit tout à coup long sur la distance à franchir
pour entendre une parole. Puis les méandres qui séparent
le corps de la tête chez Descartes, s’allongent
tout à coup indéfiniment, lorsqu’un homme-tronc
cesse de nous tenir les yeux pour nous apprendre que deux
mille morts dans un tremblement de terre en Inde mérite
moins de compassion qu’un accident d’hélicoptère
à Bagdad, parce que le sang est, somme toute, un peu
moins précieux que le sens. Dans la distance pleine
d’opacité ou vide de médiation, selon
les points de vue, qu’ouvre La Maison de Mariata,
la compassion, l’aspiration, la fusion avec les corps
représentés relève peut-être alors
en effet de l’illumination.
Cependant, rien qui vienne à l’esprit, mais plutôt
quelque chose qui, à travers les scories de la langue,
les méandres du récit, l’absence de complaisance
aux limites du spectateur, l’initie peu à peu,
l’implique dans l’expérience que fait Mariata.
Celle d’un dédoublement, peut-être. Il
y a Mariata disant les images puis il y a Mariata entrant
dans les images, nous en ouvrant le chemin. La joie et la
douleur qui ne se diront pas, s’incarnent alors dans
la danse, les trajets, les gestes, les postures. Dédoublement,
possession, passage du présent contemplant déjà
le passé, rite, mariage en même temps que deuil,
si loin de notre bonne vieille trinité.
D’un usage
du cinéma.
La maison de Mariata est un film de mariage ; genre
qui, depuis l’avènement du materiel de prise
de vue leger à vocation ménagère, doit
regrouper plus d’œuvres que n’en comptera
jamais l’histoire du cinéma hollywoodien en son
entier. Le home movie aidant, les salles ne communient plus
beaucoup, mais la production des films de première
communion se porte toujours bien, dieu merci. On voit d’ailleurs
mal pourquoi le besoin d’image familiale, qui remonte
bien avant la peinture des arbres généalogiques,
devrait suivre pas à pas la division en cellules consommatrices
de la fratrie petite-bourgeoise occidentale. Mais là
n’est pas la question. Le cinéma a des usages
beaucoup plus divers qu’on ne veut bien souvent l’imaginer
dans la bonnimenterie critique. C’est un fait.
A la fonction primordiale du rite, redoublée par l’usage
d’un caméscope, La maison de Mariata,
ajoute un dispositif de distanciation, qui en prolonge la
signification : passage entre le passé et le présent,
le silence et la parole, la solitude et la mise en commun,
les Comores et Marseille. Passage, transit des images dans
le bain d’une altérité qui les rend à
leur usage premier, expiatoire.
Le spectateur, si soucieux de sa place ou de la place qu’il
se réserve en tant qu’auteur de tous les films,
serait bien sûr en droit de protester du fait que l’explicitation
ne fasse pas partie du rite dont on le rend témoin.
Mais c’est précisément là où
fait défaut cette traduction si courante aux usages
actuels du cinéma, que le film prend tout son sens.
Celui d’une réappropriation de soi, d’un
désassujetissement que l’on peut évidemment
lire à beaucoup de niveaux.
Y-a-t-il entre les Comores et la France un territoire où
vivre la déchirure, sans qu’elle ne relève
des catégories toutes faites de l’intégration
? Y-a-t-il entre la vente en bonne et due forme de son intimité
et le statut de la femme en tradition polygame, une place
pour pleurer ses propres larmes ? Y-a-t-il entre l’expression
rituelle et sa traduction déritualisée, un lieu
de rencontre et de respect des langages entre eux ?
A toutes ces questions et bien d’autres encore, on le
voit bien, il n’y a de réponses qu’inédites
et qui ne puisse advenir que dans l’exploration aussi
humble que possible de nouveaux territoires, hybrides, terra
incognita de l’éthique en ces temps mal embouchés.
Rien qui ne soit encore, d’ailleurs, dans la prolongation
du geste des Panier-cinéjournaux,
une simple affaire de voisinage et de coexistence. Mais alors
que partout les écrans de télé déborde
de l’exhibition sur la place publique de « petites
affaires privées » ( Deleuze ), le moindre geste
que puisse encore se payer le cinéma est bien de remonter
le courant, c’est-à-dire de rendre compte de
la manière dont un être singulier est habité,
visité, traversé par des communautés.
Jean Eustache aussi passe les deux heures de Numéro
zéro à tourner le dos à son spectateur.
Qui s’en plaindrait ? Il se trouve que sa grand-mère
est aussi traversée par tout un monde qu’elle
incarne au sens propre du mot. Eustache est là, fait
les claps et la laisse parler. Comme le disait un jour Denis
Gheerbrant au cours d’un débat : Le cinéma
consiste peut-être en effet moins à dire qu’à
laisser entendre.
Patrick Taliercio
14 juillet 2003