CANCER (1)
Texte issu d'un
dialogue en chambre de bonne entre Nicolas
Le Bras et Chloé Scialom auquel Jean-François
Neplaz s'est ajouté en y réagissant par mail (réponses
en rouge et surlignage en bleu)
Chers
Chloé et Nicolas,
Pardonnez le temps pris pour vous répondre, alors que tout
de suite votre travail m’avait passionné. Et en fait
c’est peut-être ça aussi qui vaut ce silence…
Non qu’il m’ait fallu digérer mais je voulais
immédiatement, dire tant de choses que je savais ne même
pas pouvoir écrire tout…. Alors dans ce temps compressé
qui est le mien aujourd’hui, où je ne fais pas ce
que j’aimerais, mais ce qui me donne peut-être la
possibilité de le faire un jour ?!... Ca ne pouvait que
finir en silence.
Alors ce soir,
reprenant la relecture où je l’avais laissée
m’est venu une première idée simple…
Je mettrais en couleur dans le texte les idées que je trouve
importantes ou simplement curieuses, quand je n’ai pas le
temps ou pas les mots pour rebondir.
Et puis, une
deuxième chose.
Je me rends compte que ma pensée s’est arrêtée
après ces deux films. Comme gelée…
Je me retrouve souvent dans vos mots ou vos interrogations. Mais
ensuite, il y a comme un vide. Je ne pouvais aller plus loin…
Il aurait fallu expérimenter à travers d’autres
films… Qui n’ont pu exister.
« Ah !
On remet le «Voyage» en route.
Ca me fait un effet.
Il s’est passé beaucoup de choses depuis quatorze
ans…
Si j’étais pas tellement contraint, obligé
pour gagner ma vie, je vous le dis tout de suite, je supprimerais
tout. Je laisserais pas passer plus une ligne.
Tout est mal pris. J’ai trop fait naître de malfaisances.
Regardez un peu le nombre des morts, des haines autour…ces
perfidies…le genre de cloaque que ça donne…ces
monstres…
Ah, il faut être aveugle et sourd!
Vous me direz : mais c’est pas le «Voyage»!
Vos crimes là que vous en crevez, c’est rien à
faire! C’est votre malédiction vous-même! votre
« Bagatelles »! vos ignominies pataquès! votre
scélératesse imageuse, bouffonneuse! La justice
vous arquinque? garrotte? Eh foutre, que plaignez? Zigoto!
Ah mille grâces! mille grâces! Je m’enfure!
fuerie! pantèle! bomine! Tartufes! Salsifis! Vous m’errerez
pas! C’est pour le «Voyage» qu’on me cherche!
Sous la hache, je l’hurle! C’est le compte entre moi
et «Eux»! au tout profond… pas racontable…
On est en pétard de Mystique! Quelle histoire!
Si j’étais pas tellement contraint, obligé
pour gagner ma vie, je vous le dis tout de suite, je supprimerais
tout. J’ai fait un hommage aux chacals!… Je veux!…Aimable!…Le
don d’avance… «Denier à Dieu»!…Je
me suis débarrassé de la chance…dès
36…aux bourelles! Procures! Roblots!…Un, deux, trois
livres admirables à m’égorger! Et que je geigne!
J’ai fait le don! J’ai été charitable,
voilà!
Le monde des intentions m’amuse…m’amusait…il
ne m’amuse plus.
Si j’étais pas tellement astreint, contraint, je
supprimerais tout…surtout le «Voyage»…Le
seul livre vraiment méchant de tous mes livres c’est
le «Voyage»… Je me comprends…Le fonds
sensible…
Tout va reprendre ! Ce Sarabbath ! Vous entendrez siffler d’en
haut, de loin, des lieux sans nom : des mots, des ordres…
Vous verrez un peu ces manèges!…vous me direz…
Ah, n’allez pas croire que je joue! Je ne joue plus…je
suis même plus aimable.
Si j’étais là tout astreint, comme debout,
le dos contre quelque chose…je supprimerais tout. »
L-F Céline,
prologue à une réédition du Voyage au bout
de la nuit.
POLITIQUE
-Alors effectivement,
à la base de la compréhension et du ressenti du
film, il y a une question politique.
-C’est parce que c’est un autre pan idéologique
du monde. Parce qu’on est tourné vers l’Est,
parce qu’on est tourné vers l’immigration,
tourné vers des gens qui sont, finalement, dans la basse
culture. Quand tu fais l’effort culturellement de posséder
ça finalement les références qu’on
te donne tu les comprends pas de façon absolue, mais tu
sais dans quel chant ça se place.
-Bref, ce que travaille Cancer c’est tout un pan de la culture
humaine qui n’a, apparemment ces derniers temps, plus trop
lieu d’être, ce camp
de la défaite, ce camp qui était
à une certaine époque le progrès, et que
maintenant on considère comme réactionnaire (cf.
le débat sur le référendum).
A l’époque
je reprenais la phrase de Brecht : « Mère Courage.
Parce qu’il faut avoir du courage pour dire le vaincu que
l’on est ». Et comme vous en parlez plus loin : la
défaite et la fuite… Je reprenais l’image maritime
(qui aurait pu se développer dans le troisième film
« la terre émouvante » et se transformer en
autre chose) du bateau « qui met en fuite » ou «
met à la cape » quand les éléments
sont trop forts pour résister …
Il me
semble aussi qu’il y a une position qui s’est renforcée
chez moi. La volonté de ne pas être sur le terrain
voulu par l’adversaire (… de classe comme on disait
autrefois). Quelque chose comme « abandonner le terrain
» qui est une tactique de guérilla. Mais plus encore…
Pas pour le harcèlement, pour « être ailleurs
». Pas dans « le progrès » justement…
Dans la continuité de l’homme pas celle de la marchandise.
Après Cancer (expérience de la défaite et
de la destruction) me semble avoir chercher de « me rassembler
»…
-Mais il ne s’agit pas dans ce film de prise de parti, mais
d’un étalement d’ensemble de faits vus, perçus,
mais perçu d’un endroit qui lui est une prise de
parti. . Pourtant, précisément quels sont les morceaux
du puzzle qui seraient issus de cultures dont tu parles ?
-Il y a d’un côté tout ce qui est issu de la
tradition communiste et de cette mythologie-là,
il y a des moments où c’est très clair. Il
y a des moments où ça l’est pas, tu es dans
sa tête à lui et effectivement tu peux apprécier
pas apprécier. Ensuite il y a le moment où il essaie
de le dire, en allant interroger le cinéaste
russe
Robakovski est
polonais, filmé à Lodz où il habite et enseignait
à l’Académie du cinéma avant l’état
de siège. Evidemment ce qui le situe est peu lisible. L’église
catholique et les vues de Lodz, les caractères latins des
néons (pas de cyrillique). En cela, il y a l’ambiguïté
du propos : en comprendre assez pour comprendre qu’on ne
comprend pas. C’est un jeu de piste un peu maniaque et parfois
discutable auquel je me livre chaque fois. En tout cas il m’interroge
! Je donne toujours tous les indices du lieu et du temps. Mais
ils sont fugaces, fugitifs (encore) il faut pour les saisir des
connivences particulières avec son temps. Il n’est
pas certain que la lecture des journaux ou l’écoute
de la TV te donne accès à ces signes qui ne passent
guère par le monde médiatisé. Ce sont des
signes qui sont lisibles par connaissance directe.
Moi je crois ce que je vois (à peine). Je n’en appelle
pas à la foi dans mes films. Je les crois fait pour les
incrédules (il faut une foi pour croire la TV, et le cinéma
est devenu une pratique religieuse) !
Il y a un endroit
où sa forme à lui est posée et il dit :ce
qui m’intéresse c’est pas la réalité,
mais c’est de donner un univers mental qui est le mien et
une énergie qui est la mienne à d’autres gens
pour que ça leur résonne quelque part, parce que
c’est ça la base de l’échange humain
et que c’est ça que je travaille. Je
travaille pas la réalité mais la perception confuse,
diffuse et contradictoire de cette réalité,
mais qui donne quand même une énergie générale
que je peux avoir par rapport au monde et que c’est ça
que je présente, mon énergie
générale par rapport au monde.
Bon, là
c’est deux points essentiels. Chazy dans Vivants (et dans
« Rue de Montreuil ») exprime précisément
ce deuxième point entre autres. Je développe ça
aussi dans la lettre à ARTE. Signe ascendant est explicitement
cette expérimentation du monde par et devant le cinéma.
Il y a donc tout le champ
du communisme et son implantation à l’Est et qui
traverse les mythologies issues de ça, les musiques qui
peuvent en être issues. Il y a la référence
perpétuelle à la Russie, à son climat, sa
langue, sa culture, les liens qu’il y a entre cette culture
et le lien que ça peut tisser avec cette culture en France,
le PCF, les ouvriers d’usine. Le second pôle c’est
celui de l’immigration et de la façon dont sont peuplées
les banlieues, et ces deux milieux se frottent sans forcément
se rencontrer. Mais c’est quand même le PC qui est
à la tête de la ville de Grenoble, mais on le sait
pas dans le film.
Le
maire représenté dans le film qu’on identifie
par son discours comme communiste n’est pas le maire de
Grenoble, mais de « Pont de Claix ». Une des 4 villes
de la « banlieue rouge » de Grenoble. Ces 4 villes
sont dirigées par des communistes et représentent
la même population (en nombre) que Grenoble. Quand les tours
s’effondrent, le panneau envahit par la poussière
indique le nom de la ville. Par ailleurs le maire parle de Pont
de Claix dans le discours aux habitants. C’est significatif
de mon jeu de piste. Je me place toujours dans la peau d’un
chercheur devant des signes de la préhistoire : comment
« liront-ils » nos films dans 2000 ans ?
L’ironie c’est que le texte « Du passé
faisons table rase » inscrit sur la tour l’a été
par l’office d’Aménagement Public qui mène
l’opération de destruction. Cela dans une ville communiste
! Quel raccourcis dialectique !! Comme Brecht aurait aimé
!! Mes « camarades » étaient devenus aveugles.
3 pôles :
* celui de la création, du lien de l’artiste à
la réalité et de la recherche artistique ;
* celui du lien avec la Russie, le communisme, la rythmique propre
des rêves des gens qui doivent travailler à l’usine,
qui s’endorment. Tu t’endors la nuit et puis tu entends
encore le bruit de la machine et tu vois dans tes rêves
défiler. Toujours parce qu’un humain, l’imaginaire
d’un humain, mange ce qu’on lui donne à manger
on reste des êtres vivants humains et on se nourrit du microcosme
qui nous entoure, ;
* l’autre piste c’est celle de l’immigration,
beaucoup algérienne, avec les gamins, le chant de l’exil,
le texte de Kateb Yacine, et puis après ça s’infiltre
partout. Il y a aussi l’allusion à Rimbaud qui fait
de cette rêverie politique une rêverie lointaine et
romantique d’illusion perdue et revisitée.
Bon alors
pourquoi ces 3 pôles n’en font qu’un ? Pourquoi
ce n’est pas un arbitraire de les réunir dans la
réalité de nos vies d’alors… Pourquoi,
nous communistes (moi communiste) étions nous devenus des
immigrés. Pourquoi tous les ouvriers étaient devenus
des immigrés ?! Et pourquoi les artistes aussi sont des
immigrés ? On disait auparavant : Les travailleurs immigrés
sont comme nous, ce sont nos frères … Erreur c’est
nous qui étions comme eux.
Et le film de Marc le montre bien en quoi nous étions comme
eux : Ils avaient perdu l’innocence ! Le communisme est
un mouvement perpétuel vers quelque chose … Il nécessite
de n’être pas innocent. Cette innocence n’était
plus possible après la chute du mur (tous les leurres avaient
disparu. « Tu » est pour moi le film de la perte de
l’innocence assumé. Revendiqué. Cancer vient
après.
EQUATION
MENTALE
-On parle d’un imaginaire
aussi profond, parce que je connais rien qui aille fouiller des
choses aussi profond dans la façon dont les images mentales
s’enchaînent, moi je me sens capable de dire à
l’image près pourquoi je sens que ça plus
ça plus ça égale ça.
-c’est une
pensée en train de se produire sous tes yeux
-Oui mais quand toi tu me racontes
un rêve à toi je vais y mettre mes propres images
et si c’est moi tu vas y mettre tes propres images. Alors
à titre d’expérience j’aimerais bien
essayer d’aller voir par le menu si on lit la même
chose. Style sur une séquence :
Par exemple sur la fin la dernière fois qu’on voit
les tours avant qu’elles soient vraiment détruites,
il y a deux cadres qui sont surimposés sur cette image,
d’une part des petits enfants arabes et d’autre part
des petits enfants d’ici en noir et blanc d’autrefois.
-Et c’est les deux qui peuplent la tour. C’est ceux
d’ici et ceux qui arrivent. Ca parle de la présence
ou de l’absence de racines des habitants de ce lieu.
-Oui.
-Mais j’ai une drôle d’impression parce que
pour moi c’est vraiment des équations d’images
permanentes qui créent des pensées très complexes
et en même temps qui ne sont pas polémiques : il
déploie plein de faits, c’est une mise en observation,
il les donne à voir, mais il y a pas de jugements, il y
a par contre, ce qu’il y a c’est le choix d’un
camp, c’est à dire le choix de l’endroit d’où
il a décidé de filmer et qui produit certaines rencontres
plutôt que d’autres.
-Il y a un jugement dans les séquences de film où
on lit je suis pire qu’une bête, je suis un humain,
là il y a une des positions.
-Tu crois ?
-C’est la position de quelqu’un qui décrit
et qui ne prend pas parti, paradoxalement. A partir du moment
où tu vis tu ne peux pas ne pas vivre.
-C’est ce que dit le maire, à partir du moment où
on vit, il y a une culture et une valorisation de ce qu’on
vit. Tout est là, en fait.
-Pour le maire communiste : il met en confrontation le point de
vue d’une personne qui a à gérer une ville
et les solutions qu’il propose du fait de son origine, de
son histoire de sa position sociale, avec beaucoup de maladresses
dans la parole mais aussi une certaine tendresse. (on ne comprend
pas les polémiques qui ont pu naître autour du film
; surtout ne plus en parler aux spectateurs avant a’ils
ne voient le film, ça parasite et fausse l’appréhension.
Le film n’attaque pas, il laisse parler, sourit et gueule
peut-être, mais reste tendre ; il ne faut pas préciser
les problèmes qui ont suivi, ça change radicalement
la lecture)
Bref, quand j’ai dit à Jf que c’était
un film vu de l’intérieur d’une conscience,
je comprends à cette vision que je me suis complètement
plantée. Le dialogue avec le réalisateur russe explique
le lieu d’où parle le film et il dit ce n’est
pas de moi ce n’est pas de toi que le film se pense mais
il est d’une conscience qui se placerait dans l’espace
intermédiaire.
-Conscience ça peut vouloir dire beaucoup de choses. Là
où il y a un lien avec ce qu’on a pu chercher à
faire dans Qui ça, personne ? , c’est que c’est
pas un film de symboles, mais c’est un film de signes.
-Le film à un endroit te prend malgré toi. Quelque
chose à la première vision était réticent
en moi, dans ce brouillage perpétuel dans cette volonté
de cacher, de fragments, de destruction, d’illisibilité.
En même temps qu’une curiosité j’avais
cette question de pourquoi est-ce qu’il bloque tous les
sens comme ça ? C’est dans une langue étrangère,
tu connais pas les gens, rien ne t’est donné. A cette
vision, après un peu d’agacement au début,
il y a quelque chose qui te prend malgré toi. Et c’est
pas jouissif sur le moment, pas tout le temps. A des moments oui,
notamment sur le concert de Vivenza, où la vraiment la
machine est en marche. Là c’est un des moments qui
fait que tu es happé, un de ces nœuds, où les
sens s’accumulent. Il y a ce que tu as vu avant, et puis
à la fin du film tu sais ce que tu as vu après et
en même temps c’était tellement fort que même
si c’est plus lent après c’est bien parce que
tu as le temps de te reposer.
Les signes : L’exemple
typique c’est la dernière fois où on voit
les tours avec les deux incrustations d’enfants français
et maghrébins. Sûrement, certaines personnes quand
ils voient ça ils ne comprennent pas ; c’est
que nous vivons dans un univers de lecture des films symbolique,
donc ils prennent pas les choses au pied de la lettre.
C’est sans doute pour ça que les intellectuels le
reçoivent vachement moins bien le film que les, les…
-Ils ont pas l’habitude d’avoir affaire à tant
de matière première.
-Oui, et tant de matière première basique. sous
des formes de documentaire plus connues tu aurais la version du
documentaire classique avec une voix-off qui dit « dans
ces tours ont vécu… » déplié.
Soit tu peux avoir une autre forme de documentaire qui déplierait
d’un côté la vie française de l’époque,
d’un autre côté etc. et ensuite l’écroulement
de la tour. Mais là ça se
condense parce que ce qu’on a à dire c’est
plus dense que ça. Et du coup c’est
à lire. Lire l’image. Il y a ça et ça
c’est dans l’image donc c’est dans la tour.
C’est difficile parce que c’est extrêmement
simple.
Tout ça
me parait important : le rapport au symbolisme est un terrain
à déminer.
Un ami italien me disait : « Qu’est-ce que le symbole
? De quoi le symbole est-il le symbole dans l’imaginaire
humain ? D’abord de la métamorphose de l’homme
qu’est la vie humaine. » La métamorphose est
le mode d’expression cinématographique par excellence.
Le signe reproduit qui se transforme par l’imaginaire. Qui
se déréalise. Non pas pour rejoindre un ancien système
de signes (une grille symbolique pré-existante qui en facilite
une lecture d’autant plus qu’il n’y a rien à
lire !) mais pour créer un nouveau langage. Celui de cette
œuvre, de ce film.
La comparaison
avec le mécanisme chimique est exact. Le cinéma
c’est de la chimie !
-Il y a cette phrase de
Godard qui me tourne dans la tête : le
cinéma permet des comparaisons impossibles.
Ca me parle beaucoup du film de JF. Il y a une image qui m’est
restée de Cancer et qu’on retrouve dans Vivants et
Nus qui est mystérieuse. Tu vois un port et dessus il a
incrusté une vignette en bas de l’image où
tu vois un bocal de poissons. Il te dit poisson sur la mer, c’est
dingue. C’est comme si il y avait une loupe, ou un miroir
à multiples facettes, c’est comme si on pouvait déplier
la réalité, un miroir étoilé.
C’est un film qui ramène à la vie, même
si la matière est complètement transformée,
mais dans la façon dont il veut pas achever son film et
jusque sur le générique de fin il te met encore
un texte, ça s’arrête jamais, mais c’est
normal parce que il fonctionne en même
temps que le temps qui passe et moi dans ma tête
j’ai un milliard d’images à la seconde qui
passent. Mais dans cette façon de jamais s’arrêter
donc de jamais aller dans une écriture
symbolique mais de tout le temps rester dans le signe,
pas de raison que ça s’arrête et ça
fait que ce n’est pas parfait, c’est perpétuellement
perfectible. C’est
presque arbitraire que ça s’arrête là.
Une
infinité de bonnes et une infinité de mauvaises
« solutions » à chaque geste : c’est
l’apport du numérique ! D’un seul coup, la
notion de bien ou mal faire explose devant ces infinis qui sont
devenus la même chose. Soulagement !
-Dans les discussions un
peu chaudes que j’ai eues avec mes parents ces derniers
temps, j’arrive pas à leur dire j’ai voté
non précisément parce que ça va donner ça
et ça, selon l’article bidule… j’arrive
pas à me limiter avec un temps hyper précis parce
que c’était autre chose. On me dit mais arrête
tu fais des liens entre tout et n’importe quoi. Non, mais
ça réfère à ça qui réfère
à ça…et c’est ça qui fait du
sens. C’est pourtant pas de la pensée irrationnelle,
mais elle est pas linéaire. Dans une pensée linéaire
tu ne peux faire que voter oui, donc, donc, donc, ça c’est
la real politique, politique de la réalité, du fait,
du réel, ou politique du pouvoir…
Le documentaire
c’est le réalisme capitaliste ! C’est le oui
au référendum européen !... Rire !!!
L'AURA
-Il y a un truc que j’aime
beaucoup, c’est que humainement pour le coup j’ai
vachement confiance dans sa façon de traiter le réel.
Et le réel a beau être extrêmement modifié,
ce que Benjamin appelle l’aura
qui serait le caractère de lien originel qui relie une
image à sa source réelle je sens
qu’il la respecte malgré les distorsions
Ah,
magnifique !... très important… Explorez ça
!!! Je n’arrivais pas à le dire précisément…
J’ai
aussi entendu Beauviala dire que le photon que je vois sur l’image
filmique est celui que l’actrice a réellement renvoyé
! (La chimie encore)
Dans
mon film russe (La belle humeur) je cherche à raconter
comment Tarkovski à manipulé les images d’actualité
de la libération de Berlin pour les intégrer dans
sa fiction en respectant le sens originel cet aura dont parle
Benjamin.
-disons que c’est
pas mêlé pas dans un faux flux.
-vers le début du film quand il y a une sorte de réunion
de syndic qui prend des allures un peu syndicales et que ça
gueule, ensuite le discours se mêle à d’autres
images, les images principales ne sont plus les images des colocataires
mais elles réémergent de profil et se chevauchent.
Quand je vois ça je sais qu’il veut me faire croire
que ces visages sont toujours ceux des locataires et je le crois.
Je pense qu’il ne ment pas. Je pense que ce ne sont pas
les visages d’autres gens. Je sens qu’il y a ce respect
de la source d’où provient l’image, profond
qui fait que je le suis dans ce qu’il raconte.
-Ca va avec le moment où il fait entendre au son «
tu filmes pas, hein ? » et il dit « non, non »,
alors que tu vois très bien que si. C’est-à-dire
qu’il y a pas forcément un respect profond et une
vénération absolue de la personne au sens où
ça vole un peu des images, mais en même temps c’est
dit.
-Du coup il y a une immoralité, mais pas…
-Ouais, tu peux l’attaquer lui
-Mais pas le film, quoi, dans ce sens là. Je me rappelle
d’une réflexion qu’il avait eue après
qu’on avait vu Vivants, il avait dit qu’il avait utilisé
un son, supposons de la guerre du Viet-Nam, et il l’avait
utilisé à tel moment précis, dans un moment
dramatique. Mais nous on le sait pas ça. Mais pour lui
c’était important de l’utiliser parce que c’était
un moment dramatique. Ca ferait de ses films des sanctuaires où
des bribes de réalité seraient embaumées.
D’ailleurs il y a tout un rapport
un peu mystique à la réalité.
Mais je crois que c’est un rapport qu’on a forcément
quand on fait un film documentaire.
Rire
!! je disais maniaque !..
-C’est sûr.
Tu respectes les gens, t’as une étique, mais elle
est pas là où les gens la placent habituellement,
elle est pas dans le non retriturage de l’image qui signifierait
la vérité de l’image, mais où tu ensuite
fous ça dans un flux qui par contre ne respecte pas le
truc…
-C’est l’anecdote qu’il nous avait raconté
sur le film d’actualités fait après la chute
du Reich et qui montrait le corps d’Hitler sur les marches
du Reichstadt. Le lieu était le vrai, la situation décrite
était authentique, mais le corps d’Hitler était
celui d’un comédien…
Un sosie véritable
… Et comme « la mise en scène » de R.
Karmen était « juste » dans sa perception de
l’instant, alors même qu’il faisait des bandes
« d’actualité », d’intégrer
à cet instant là un opérateur qui filme celui
qui filme celui qui établit l’authenticité
du cadavre ! en doublant « la preuve » il introduit
le doute et donc la véritable compréhension…
Ah voilà je sais
ce que je voulais dire. Ca c’est important pour moi. Tu
sais quand je te disais tout à l’heure, dans la structure
de l'Occupation (film en cours de réalisation)
on pourrait quand même se taper le luxe d’aller chercher
des images qui sont spectaculaires, structurellement : pourquoi
pas utiliser vraiment Feyzin, vraiment des moulins à vent,
tout ça. Bon pourquoi pas. Mais là où je
le suis, c’est ce qu’on a fait sur Qui ça
personne ? et c’est ce que je sens moi aussi, c’est
qu’on n’a pas besoin d’utiliser des images spectaculaires
forcément, je trouve que la façon dont il travaille
c’est des images qui paient pas de mine, putain, mais réussir
avec des images de notre contexte à tous à dire
les choses profondes qu’on peut penser à partir de
ce contexte qu’on a tous, en concassant les images qu’on
a extraites pour les rendre spectaculaires, ou plutôt comme
Montaigne, casser leur os et sucer leur substantifique moelle,
à savoir entrer dans le dedans d’images particulières
au point de trouver le point où elles expriment plus qu’elles-mêmes,
et c’est encore cette
notion d’archétypes, ou encore d’aller trouver
dans des images caractérisées par un lieu, un contexte,
etc. et surtout caractérisées par le moment absolument
présent ce qui en elles dépasse le présent,
et entre dans l’éternel ou l’atemporel.
Ca me semble bien plus fort et bien plus intéressant que
d’aller chercher des images para-réelles ou hyper-réelles.
Ca me semble même être ce qu’il y a du travail
fascinant de l’apprenti sorcier qui est ce que j’adore
dans le travail documentaire. Et ça c’est un truc
que j’aime beaucoup dans sa façon de bosser. Avec
deux-trois petits bouts de ficelles filmés de façon
assez bringuebalante, bégayante il te dit ce qu’il
a à te dire. Il se contente de ce qu’il a eu au moment
du tournage et ça c’est qu’on a fait sur Qui
ça, personne ? et je le revendique assez.
Quand les enfants sont
en train de raconter comment ils travaillent la terre, il y a
des vignettes d’images de terre en incrustation avec des
morceaux verts dedans vraiment pas ragoûtants mais c’est
des images pourtant basiques. Et la modification qu’il fait
dedans c’est d’utiliser cette image et de la dédoubler,
d’en mettre trois et ça exprime un champ beaucoup
plus large que cette découpe ou la matière au toucher
et dans son épaisseur ou quelque chose en plus, mais il
produit ça sans aller chercher, par ex. Tchernobyl. Et
on aurait pu imaginer qu’il fasse exactement tout ce film
en faisant vraiment un tour de l’Europe comme c’est
un peu esquissé et en allant chercher à chaque fois
des images qui font clairement sens dans ce qu’il veut dire.
Mais non. Il compte sur son cheminement personnel.
Et c’est par ce cheminement personnel qu’il
a eu ces idées, donc il se contente de ce cheminement réel,
c’est plus ascétique. C’est une éthique
de documentariste je crois plus intéressante que celle
qu’il ne respecte pas à savoir de ne pas transformer
ensuite cette matière ou de ne pas être en train
de filmer quand on le lui demande. C’est
beaucoup plus fort de faire ce que je pressens qu’il fait,
de se poser la question : quand j’ai eu cette idée,
quel était le stimulus qui me l’a créée
? Ben c’était de voir ça. Cette chose bête.
L’idée s’est
produite là. Mais elle s’est produite, et c’est
là qu’on rejoint ce langage de la pensée en
train de se faire qu’il semble avoir, elle s’est produite
parce que avant de voir ça j’avais aussi vécu
ça et que par ailleurs je savais ça, aussi. Et alors
d’essayer de corréler ces trois choses qui ont fait
que cette idée s’est produite. C’est plus rugueux,
c’est plus sincère que d’aller chercher l’image
spectaculaire qui clorait le débat.
Et là où le pari serait peut-être magique
c’est qu’en réunissant ces trois éléments
précis, je vais peut-être faire advenir la même
idée dans la tête du spectateur. Et
ça c’est du documentaire, en direct, le documentaire
du cerveau du spectateur que je fais germer d’idées
de loin en loin !
-Mais ouais parce que la réalité recherchée
c’est pas la même. La vérité que tu
recherches quand tu travailles comme ça, plus caméra
stylo, voilà, je vais prendre cette note-là et je
sais que cette note-là veut dire plus. Mais ce qui m’intéresse
c’est pas de dire ça bien pour que les gens fassent
« ouais. Tu as raison. », tu vois, je t’ai donné
la totalité de l’idée qu’il y avait
à ce moment-là., du coup de nier tout le contexte
qui t’amène à aller faire ce plan, d’aller
sectionner dans cette réalité exactement ce plan-là
qui est investi de telle charge consensuelle et que tout le monde
comprendra. Effectivement, c’est de dire « je »
et pas « on ». Enfin, c’est dire je pense ça
et je te propose de dire on peut être avec moi, enfin non
pas on, mais de dire plutôt « je peut-être »…
Bon,
je surligne pas tout le paragraphe, mais évidemment cette
position est fondamentale et j’en sens le désir dans
votre film aussi…
-Oui j’ai
pas vraiment l’impression qu’il dise « je ».
Mais plutôt de parier sur le fait que si je te place les
éléments du cheminement de ma pensée peut-être
que tu vas avoir une réaction similaire. Donc ça
n’est plus « je » à ce moment-là.
Ou c’est le je dont on casse aussi l’os pour trouver
la substantifique moelle qui serait tout humain placé dans
ce contexte que je reproduis en images et en son, donc encore
une fois approfondir tant et tant que je rencontre en ma personne
l’humain générique. Il y a quelque chose comme
de réconcilier le matérialisme et le mystique, là.
C’est un jeu presque sorcier.
-Moi je sais pas comment je me positionne par rapport à
ça. J’aurais tendance à pas aimer ça.
Mais si tu me fous une caméra dans les mains la première
chose que je vais avoir envie de faire c’est ce genre de
choses-là pourtant.
Rire !