Comme Rimbaud...

par Jean Paul Fargier (1996)


Neplaz s’enfonce dans la vidéo comme Rimbaud dans l’Arabie. En Arabie Rimbaud s’enfonçait dans Rimbaud, en vidéo Neplaz s’enfonce dans Neplaz.

Il y a un cas Neplaz. Cancer... Vivants et Nus... A quoi riment ces deux fleuves d’effets, vers quelle mer ils dérivent? de quels glaciers fondent-ils? Au lendemain de quels déluges? Neplaz Noé de lui-même!
En Arabie Rimbaud avait cessé d’écrire, pas de penser, pas de ruminer. O les re-muements du Bateau Ivre devant les quais de Harrar! L’ardeur d’Une Saison à l’ombre des comptoirs d’Aden! Neplaz rumine le coulage du Potemkine... remâche la disparition d’Octobre du calendrier des utopies comme un juif converti au christianisme sait qu’il est vain d’attendre le Messie. En hébreux Noé signifie “ce qui reste”.
Que reste-t-il au Neplaz de Cancer ? Il reste Neplaz. Au Neplaz de Vivants ? Il reste “les autres”.


Cancer est un monologue intérieur, Vivants et Nus un portrait de groupe - de horde, de meute. Cancer est le cri d’un homme seul, Vivants et Nus un hurlement tribal.
Drôle de retournement : d’une suite de soliloques, Neplaz réussit à faire un discours intime. Notes prises aux quatre coins du monde, au fil des voyages de l’auteur, au fur de sa vie, pour autant Cancer n’est pas un journal intime, mais une collection de marmonnements. Nul événement que ce film rapporte n’apparaît sans être aussitôt commenté. Bizarrement commenté : pas par quelqu’un qui parle à quelqu’un, mais par quelqu’un qui se parle à lui-même. Quelqu’un que personne à la limite n’écoute même s’il y a autour de lui des gens pour l’entendre. Et une caméra pour l’enregistrer.
Un russe cancéreux, un pochard polonais, un édile des Alpes, un beur heureux, un arabe pré-raï, un gréviste longue durée, un musicien italien, un train fou, une folle de son corps... tous ces personnages entrevus dans Cancer s’expriment dans la plus grande solitude. S’ils émettent des mots c’est toujours à la limite de la compréhension. Leurs voix se perdent dans la rumeur du monde. Des sons ajoutés viennent brouiller leurs messages. Leurs visages ne cessent d’être submergés par des vagues de couleurs, apparaissent et disparaissent dans un grouillement de formes fluctuantes : le réel est une boursouflure. D’autres voix affleurent de la nappe feutrée, sourdent du marécage audio-visuel : un enfant qui chantonne, la lecture d’une rubrique de dictionnaire (article Rimbaud), l’incantation d’un poème, le murmure d’une confidence... Et des musiques s’enchevêtrent avec des mots écrits à la surface de l’écran qui ressemble alors à une partition... Verbale. Ces mots résonnent alors comme des notes tenues. Mais est-ce pour tenter de parvenir à un destinataire ou pour mieux se faire entendre de celui qui les forme, les mâche et les remâche? Au regard de Cancer, tout locuteur est un exilé.

La caméra qui tourne autour de l’émigré de Nanterre en train de se lamenter (quel chant !) le déracine une seconde fois. Non tourné par Neplaz, ce plan (prélevé dans un documentaire des années 60) s’accorde au mieux avec les images qu’il a lui-même fabriquées (avec sa caméra et avec la régie numérique du CICV). C’est même le point d’orgue de ce concert de solistes. Le moment où tout bascule : c’est là, en croisant furtivement le regard de cet homme déplacé en proie à un regard de derviche, qu’on commence à comprendre que la suite de soliloques sous l’apparence de laquelle se présente Cancer n’est depuis le début qu’un monologue intérieur, l’auteur empruntant tour à tour les voix et les visages des différentes souffrances qu’il croise.
Qu’il croise oui, deux fois. Après les avoir croisées dans la vie, dans ses pérégrinations, il les fait se croiser dans son film, il les croise sur l’écran. Et justement, c’est ce croisement qui crée fondamentalement Cancer, qui en fait ce qu’il est, qui constitue à la fois et sa forme et son dit. La figure majeure de ce film, tellement bourré d’effets vidéo qu’on se demande s’il est encore un film, est le dessin d’une double image, de deux images simultanées s’emboîtant inégalement l’une dans l’autre. Deux images qui n’ont rien à voir ensemble, rien à faire, rien à se dire : comble formel de la solitude. Le relâchement apparent des formes dont se pare Cancer répon-dent en réalité à une nécessité absolue. Intérieure.

Si Cancer relève de l’intériorité d’une intériorisation, Vivants et Nus, film collectif, s’arc-boute à la logique d’une extériorisation, d’une exhibition. Ici, tout est fait pour la caméra et le micro. Même les apparitions de Boris Eltsine, clé de voûte d’un effondrement radical. Au milieu des décombres, Neplaz bande encore. Le communisme primitif (qui commence par la mise en commun des femmes) reste le dernier rêve des lendemains qui chantent.
Vivants mal nus aujourd’hui, demain il se vêtiront de quoi? Le troisième volet (très peint) de ce (très coloré) triptyque inachevé le dira peut-être. Pour l’instant ils s’enrobent de nuit, de silence et de jappements. De poésie point. De pensée, pas guère. Ils ne sont sûrs d’exister qu’en se touchant, qu’en se baisant. Ils sont voués à la répétition, au recommencement, qui lasse qui les regarde, mais pour eux, il n’est point d’autre lieu où trouver leur salut. Ces regards qui se détournent au bout d’un moment prouvent qu’ils sont sur la bonne voie. Qu’on leur foute la paix ; qu’on revienne quand ils sauront voler.
Pour l’heure ils ne savent encore que ramper . Demain ils seront Nungesser et Colli.

18 septembre 1995

 
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