Haï
Phong Marseille ou les cendres du temps
de Kiyé
Simon Luang
Haï Phong Marseille,
film du demi-sommeil, quand le rêve touche à l'état
de veille sans perdre sa qualité de rêve, donnant lieu
à un récit épanoui dans la jouissance de l'écart
assumé de la langue au monde.
L'art singulier de Gaëlle Vu dans ce film est celui des interstices
: elle y explore les failles de la mémoire, ce qu'il convient
de ne pas confondre avec une célébra-tion de l'oubli.
Les failles de la mémoire sont des points d'incandescence,
brûlant la surface ou conscience de toute chose remémorée.
Si ce film devait être un paysage, ce serait celui de Pompéi
après l'éruption du Vésuve en l’an 79,
tel qu’il nous apparaît encore à travers les
mots de Pline le Jeune : "Enfin, le brouillard devint plus
ténu et se dis-sipa comme de la fumée ou comme un
nuage. Ce fut le jour, le vrai, et même le soleil brilla,
mais du jaune pâle des éclipses."(*) Ainsi des
images du film Haï Phong Marseille, brûlées de
part en part, transpercées de traits de lumière comme
un vitrail gothique : dans l’intimité de l’église
comme dans la salle obscure, la splendeur de la lumière ne
serait rien si elle n’était portée par la profondeur
des ombres. Et le silence serait moins imposant si, en nous enveloppant,
il ne nous faisait entendre l’intérieur de notre propre
corps.
On connaissait le chemin accompli par Marguerite Duras dans son
voyage vers le cinéma, voyage qui l’a menée
en un lieu impossible à situer selon la cartographie habituelle
de la pensée critique. Gaëlle Vu entreprend un tel voyage,
mais du cinéma vers la littérature, progressant à
tâtons et dans le noir. Et sa voix et celles des personnes
filmées se font entendre d’abord comme souffles, soupirs,
sanglots : les mots, s’ils transmettent du sens, sont avant
tout pure respiration. Haï Phong Marseille, film de voyage
sur les traces du père défunt, remonte la vie jusqu’à
sa source.
C’est une expérience tellement exaltée de la
recherche des origines qu’elle en devient une expérience
de la naissance. Si l’on dit de la patrie qu’elle est
une mère, l’on peut dire du père évoqué
dans le film Haï Phong Marseille qu’il est une matrice.
Ce qui reste de lui est une parole que la fille essaie, non pas
de transmettre, mais d’émettre à son tour, apprenant,
en même temps qu’elle les énonce, les sens des
mots, touchant au plus près de sa réalité physique
la langue reçue en héritage : tout à la fois
française, anglaise, vietnamienne.
Pour le spectateur, le plaisir est grand de voyager de Marseille
à Haï Phong en se laissant porter par la mu-sique de
ces trois langues. Les glissements d’un lieu à l’autre
suivent le rythme des mots, comme dans une conversation nocturne
les mots glissent d’un sens à un autre en suivant les
méandres de la pensée, se cristalli-sant parfois dans
le trouble des sentiments. Haï Phong peut alors engendrer des
images de Marseille, et Marseille des images de Haï Phong.
Nous avons tra-versé avec elle le miroir de Gaëlle.
Quand le film se termine, la question demeure de savoir de quel
côté de ce miroir nous nous trouvons..
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