From: Patrick Leboutte
To: Polygone étoilé
Sent: Tuesday, March 14, 2006 2:28 PM
Subject: Merci pour Ho
Chère Gaëlle,
Ce trop court mail pour te remercier d’avoir accepté
de me montrer les rushes, même non montés, de
ton film « Ho ». Tu en as été témoin,
cette projection m’a bouleversé et j’ai
quitté Marseille comme dans un rêve, littéralement
travaillé par chacun de tes plans : ces plans qui depuis
quinze jours n’en finissent pas de me hanter, qui refusent
de s’effacer de ma mémoire, tant chacun tressaille
d’une énergie vitale, d’une nécessité
aussi, venues de loin ; tant ils s’adressent à
la part la plus profondément humaine de chacun d’entre
nous.
Ce que tu m’as montré, ce que « Ho »
sera une fois son montage terminé, ce que tes rushes
portent déjà : bien davantage que la trace filmée
d’un retour au Vietnam, ni plus ni moins qu’un
enfoncement sensible dans la matière, comme on remonte
vers l’inconnu d’une origine quasi sacrée
parce que l’on sait que sans elle, on ne vit pas. Et
ce qui me saute aux yeux, c’est qu’ici cette origine
n’est rien d’autre que la langue, la nécessité
de la langue originelle comme lien primordial à l’Histoire
et à l’univers. Voilà très exactement
ce que j’ai vu : la lente remontée d’une
femme vers la langue de ses origines et la révélation
progressive que cette langue est aussi celle de la révolution.
Que par ailleurs ce voyage s’effectue en présence
des propres filles de cette femme dit assez qu’il s’agit
d’un film, universel à mes yeux, sur la possibilité
de la transmission.
Je vais te faire sourire, ou te choquer peut-être, mais
j’ai pensé plus d’une fois à «
Apocalypse now ». Le film en a le même mouvement,
cette même progression vers l’intérieur
des terres vietnamiennes doublée de cette même
avancée vers cette boîte noire intime enfouie
au plus profond de soi-même. A cette différence
près – ce qui évidemment change tout –
que la révélation finale ne doit rien ici aux
artifices d’un quelconque scénario, mais tout
à la vérité d’une vie que l’on
sent entièrement tendue vers la connaissance de ce
qui en soi relie à l’espèce humaine et
que l’on sent vibrer dans le moindre plan.
Je te livre ici ces quelques réflexions, maladroitement
exprimées, comme elles me travaillent. J’ai entrevu
un grand film de cinéma, nourri de ce geste cinématographique
auquel, tu le sais, je ne cesse de consacrer l’essentiel
de mes écrits, de mes séminaires, de mes programmations,
de mes formations. Manière pour moi de t’encourager
à ne pas baisser les bras. Ce film, il faut le terminer.
Le cinéma en a besoin. Nous en avons besoin.
Manière aussi de te dire que je m’engage à
le diffuser à chaque fois que j’en aurai l’occasion,
comme j’ai commencé à le faire avec «
La maison de Mariata ».
Maintiens le cap et tiens bon.
Je pense à toi, je pense à « Ho ».
Je vous attends.
Affectueusement
Patrick Leboutte