Dans l’après-midi
d’un jour de février 1999 Gaëlle
pose pour la première fois ses pieds à l’aéroport
de Noi Bai.
Dans ses bagages une Bell-Howell – la petite caméra
des correspondants de guerre – des toutes petites boites
de 30m de film 16 mm et une vague adresse que son père
avait laissée en mémoire.
Le père, arriva en France il y a un demi-siècle,
il a bien réussi sa vie en tant que médecin
et fondé une famille heureuse. Mais la nostalgie de
la terre des ancêtres le retient toujours, comme en
témoignent les soins qu’il apporte a son bosquet
de bambou dans sa maison du Var, et les noms qu’il donne
a ses enfants, imprégnés de mythologie asiatique.
Binh Giang, Viet Thi, Thai Son.
Jusqu’à son dernier souffle et jusqu’à
ce que son corps retourne a la terre, il porta en lui le mal
du pays : Que les nuages bleus transportent mon coeur d’or
vers mon pays natal …
Ce jour-là est aussi le dernier jour de l’année
lunaire, l’année du Dragon. La route qui mène
de l’aéroport à la ville se dépeuple.
On aperçoit aux fenêtres en bord de route, dans
la lumière jaune et chaleureuse, les familles hanoïennes
dans leur maison, les femmes qui disposent solennellement
les mets ancestraux pour le Têt, les filles mettent
un peu de rose aux lèvres, les jeunes enfants sont
heureux de voir leurs habits neufs préparés
pour le lendemain. Ensuite viennent la couleur rose des fleurs
de pêcher et jaune des peaux de fruits de mandarinier.
Enfin minute après minute, dans la fumée de
l’encens, chacun attend en son coeur l’année
nouvelle.
En ce moment là, ici sacré, cette femme courageuse
et émotive qui porte dans ses veines le sang français
et vietnamien, peut-elle ressentir comme elle est solitaire
en ce pays natal qui lui est étranger ?
Elle est à la recherche d’une petite ruelle qui
porte un nom composé de trois chiffres (rue 251) dans
la ville de Ha Noi bouleversée après un demi-siècle
de guerre entremêlée de paix. Elle est à
la recherche des parents proches dont elle n’a entendu
que le nom dans cette ville de quatre millions d’habitants.
Tout cela n’est pas facile.
Mais ce qui, pour elle, est encore plus difficile, c’est
de trouver le chemin du coeur. Un chemin qui lui permette
de s’intégrer dans l’émotion, dans
la sensibilité de ces hommes et femmes dont elle est
séparée par de nombreuses barrières (qui
deviendront des plans noirs dans son film).
Le chemin des retrouvailles familiales de Gaëlle Vu est
la route qui mène l’individu à ouvrir
son coeur à une communauté et, en retour, cette
communauté à ouvrir son coeur à l’individu.
La traversée qu’elle a effectuée est enregistrée
sur 6900 pieds de pellicule Fuji 16mm, et vingt six heures
de son. C’est une recherche du chemin qui peut la mener
au coeur du pays de son père. C’est une imprégnation
par les coutumes, la culture et l’histoire de ses ancêtres.
Quand Gaëlle prend sa caméra et filme pour la
première fois son pays, cette fois comme les quatre
suivantes, et comme aussi lors des mois de montage du film,
elle se soucie peu de l’aspect technique et de l’aspect
cinématographique du film. Pour elle c’est très
simple, c’est le temps et l’espace de la connaissance
du pays. Miroir de la compréhension de soi-même
ou elle ressent le rythme lourd et lent des battements de
son coeur, le souffle de son corps, ceux des autres et ceux
du pays, le Viet Nam. Et ces souffles, ces battements deviennent
eux-mêmes une impression cinématographique.
Oh merveille ! Ils deviennent le langage approprié
à son film, qui lui permet de scintiller !
Le film Ho.
Tout le long du film, de courts plans plein d’atmosphère
anxieuse mêlée de la gaieté familiale,
des espaces gris brumeux d’une mémoire lointaine
qui revient, des espaces noirs muets et profonds… Et
le son solitaire du monocorde de la petite Morgane, isolé
avant d’entrer en harmonie avec les musiques populaires
pleines d’animation et de vaste sentiment. Tout cela
porte les réflexions, les appréhensions et les
attentes de Gaëlle Vu. Cette femme venue de loin et qui,
à travers chaque plan dans le film, chaque son, devient
de plus en plus une fille en syntonie profonde avec sa terre
vietnamienne.
Le Docteur Giap repose en paix depuis 1996 dans le Var. Aujourd’hui
à travers le film Ho sa fille, la réalisatrice
Gaëlle Vu Binh Giang a accompli son souhait : le retour
vers la terre de ses ancêtres, le Viet Nam. Transcendant
une histoire de retrouvailles familiales, le coeur d’or,
les nuages bleus, portent le père et la fille de Ho
Vu (nom de famille Vu) bien plus haut, bien plus loin.
Car Ho est plus qu’une oeuvre cinématographique.
Ho est le chemin de la concordance entre l’Orient et
l’Est, sur le sens de l’humanité et de
la culture.
Tran Kim Thanh
(Écrivain, cinéaste, Viet Nam)