« Lettre à la prison » film de Marseille.
Film flamme a porté
la sauvegarde du long métrage franco-tunisien
de Marc Scialom Lettre à la prison.
L’association a reçu pour cela le soutien
de la Région PACA et du Conseil
Général des Bouches du Rhône.
C’est aussi le choix du Festival International
du Documentaire de Marseille de prolonger par son
engagement la
réhabilitation du travail de ce réalisateur.
L’existence d’un festival qui accompagne
le renouvellement des formes et la recherche d'espaces
nouveaux pour
le documentaire comme pour la fiction (et toutes les
formes intermédiaires de la poésie) est
précieuse pour nous.
C’était déjà la voie du film
de Marc Scialom qui trouve ainsi sa juste place.
Que ce festival se tienne à Marseille, est bien
dans l’esprit des réalisateurs qui ont
habité la ville comme il est dans
l'esprit de cette ville de porter ceux qui partout s’affranchissent
des conventions…
Il ne s’agit pas de «faire image»
mais d’habiter son temps…
Inventer
le passé comme on invente le futur…
Quand nous avons compris
que la quasi totalité des originaux de « Lettre
à la prison » étaient perdus, nous
avons eut des doutes… Peut-on gonfler en 35mm une « copie
travail » et ses rayures et ses souffrances
? Un film qui porte vive la trace du travail, de ses doutes,
de ses savoirs et de ses ignorances… Et son rejet même
au final par la dispersion des négatifs, l’absence
de copies, de montage négatif …
Et puis nous avons décidé d’aller au bout…
Montrer ce film comme trace vivante de notre histoire commune
avec ses conflits et ses contradictions.
Ce film, en l’état, est
l’expression de ce que nous en avons fait. C’est
nous, responsables politiques, cinéastes, spectateurs,
acteurs culturels, qui avons fait du geste artistique de Marc
Scialom ce que vous allez voir aujourd’hui. Nous et
le temps troublé qui a passé depuis 69, depuis
les premiers tours de caméra…
Ce film est le notre. « Le cinéma n’est
pas un spectacle c’est une écriture »
écrivait Robert Bresson. Ce film n’est plus que
cela, il n’est plus qu’écriture, y compris
dans sa perte et les altérations portées par
le destin qui fut le sien.
Notre travail autour du film
fut d'accompagner Marc Scialom pour qu’il ne rejette
pas à son tour cette résurgence altérée
de son rêve… Pour que sa souffrance d’autrefois
qui s’était apaisée avec le temps et que
nous remettons à vif, ne l’entraîne pas
à espérer un film qui, sous sa forme d’origine
n’existera plus jamais. Il est cette lumière
lointaine d’une étoile disparue… Mais cette
étoile est précieuse aux navigateurs que nous
sommes. Ce n’est que là, que Marc peut ne pas
désespérer.
Il a participé à cette « non restauration »
numérique, « où l’on peut tout
faire » comme on dit toujours en parlant d’informatique
et dans le tout on inclus généralement le rien…
Il espérait retrouver les lumières et les noirs
de son exil… Il n’a retrouvé que le reflet
dégradé de ses espérances. Elles sourdent
pourtant de chaque image, et de ses mouvements de caméra
portée, regard et touché à la fois…
du son qui vit sa vie en indépendance de l’image,
en monologue intérieur…
Ses exigences de cinéaste aujourd’hui sont intactes,
se remettre devant une table de montage lui fait venir des
pensées vives, clés de son écriture…
Il dit par exemple : « le montage me permet
de me contredire moi-même, de contredire l’évidence
qu’il y a dans les images tournées ».
Si nous lui en avions laissé la liberté, il
aurait repris ses images et ses sons et il aurait fait un
film d’une de quelques minutes… Comme il avait
« repris » à l’époque
son premier film pour l’intégrer dans le nouveau,
jugeant que le premier n’était que de « l’eau
de rose ».
On parle beaucoup de 68 et ses suites, un certain président
prétendait en finir avec « ça » :
le rejet de « Lettre à la prison »
en est déjà une mise en lambeau… Mais
ces lambeaux de peau sur un squelette sont plus vivants et
plus porteur de présent que toutes les archives télévisuelles
de la même période !
Ce film était une belle aventure
de l’écriture cinématographique dans la
mouvance que des critiques italiens baptisent la « deuxième
nouvelle vague »…
Une nouvelle vague qui se voue alors aux recherches formelles
d’un côté, qui s’implique dans l’agitation
sociale de l’autre, une nouvelle vague rebelle qui ne
cherche pas sa consécration à Cannes. Une nouvelle
vague qui annonce ce cinéma léger, loin des
studios, proche des réels, naviguant les techniques,
les genres, les cultures (tout cela n’est pas la marque,
malgré la légende, de la « reconnue »
Nouvelle Vague)… bousculant quelquefois les corporatismes,
transformant les dogmatismes… cette nouvelle vague qui
est le cinéma à venir.
Une « deuxième » nouvelle vague,
qui pour autant ne voit pas d’un bon œil ce cinéaste
venu de Tunis… Pas assez politique… « Tu
as fait ton Marienbad » dit-on à Marc Scialom
du côté de chez Marker…
Ce film nous lègue une première question…
En 1970 la modernité pouvait-elle venir de Tunis ?
Ou plutôt : pouvions nous accepter de voir alors
cette évidence d’aujourd’hui ?
Et le politique d’alors est-il celui d’aujourd’hui ?
Ou plutôt, comment le politique avait-il pas disparu
derrière l’idéologique ?
…
Pour le présent
Mais pour nous aujourd’hui, étranger
au formalisme et à l’idéologisation « Lettre
à la prison » est un film qui n’a
rien à renier. Et sans doute était-il au contraire,
un film politique des exilés. Au-delà de la
générosité parfois intéressée
des cinéastes militants, il prend la parole sans qu’on
lui donne, il revendique que le cinéma est une poétique
qui appartient à tous… Il entend dans le son,
un chant qui n’est pas que parole, il prend au-delà
de la parole ce qui appartient à tous… Le langage
commun à venir. Le cinéma comme langage commun…
Plus proche de Deligny que de Marker… Plus proche de
Pasolini théoricien que de Pasolini cinéaste…
Marc Scialom affirmait là une confiance totale dans
le son et l’image. Avant le récit.
Pour nous aujourd’hui, ce film
rejoint la cohorte des films « qui ne sont pas
du cinéma » en leur temps mais que nous
revendiquons comme le passé cinématographique
le plus pertinent pour notre présent.
Le geste qui fut celui de Marc Scialom est un geste ouvert,
moderne, léger, dynamique, qui prend aussi racine dans
cette culture méditerranéenne qui est la notre.
Un geste porteur de sens et de souveraineté.
Marc était un autodidacte…
et la gueule enfarinée il a prétendu « faire
du cinéma » en toute liberté comme
on écris un poème avec une pointe Bic et un
bloc de papier… C’était un crime de lèse
majesté.
Et aujourd’hui ça l’est encore. Voilà
pourquoi ce geste nous intéresse.
La mémoire dit-on… Mais quelle mémoire ?
Au moment où il semble évident
de sauvegarder les archives de la télévision,
et les descentes d’avion des différents présidents
de la république et les délicieuses manifestations
angéliques sur fond sonore jazzy qui étaient
ce que les télé régionales baptisaient
« actualité » de 68 (nous en
avons projeté au théâtre Toursky à
l’occasion du 1 mai). Au moment où les pouvoirs
publics dépensent des sommes colossales pour cela,
et s’interrogent profondément sur le choix de
l’émission de télé réalité
qu’il faut offrir à la connaissance des générations
futures, il est enfin enthousiasmant de léguer une
histoire nouvelle, polémique peut-être, vivante
en tout cas, à ces mêmes générations.
Et surtout l’hypothèse que l’histoire est
à inventer, qu’elle ne se trouvera pas obligatoirement
dans les stocks de l’état…
Au nom de la mémoire c’est
souvent l’oubli et le détournement de la mémoire
qui est à l’œuvre. Surtout quand il s’agit
de mémoire populaire : on a « offert »
au peuple la vidéo pour lui confisquer sa mémoire.
Ce qui sera sauvé ce ne seront pas les archives des
familles, les films militants, les expériences de jeunes
cinéastes, la mémoire des quartiers, les cinémas
marginaux : ce seront les archives du pouvoir.
Chloe Scialom a voulu savoir un jour
ce qu’il y avait dans les boites de métal que
son père prétendait jeter lors d’un déménagement.
Lui, avait choisi d’interrompre le cycle de la mémoire,
elle, a profité de son passage au Polygone étoilé
pour aller chercher sur la table de montage ces signes du
passé qu’on lui refusait.
D’une certaine façon Marc pensait que ce passé
ne méritait pas d’être transmis. Le rejet
qu’il avait vécu en était une cause importante
sans doute, mais au-delà se pose la question de la
dynamique sociale de la mémoire.
Il est important (peut-être unique) que la Région
et le CG aient donné ce signe fort d’accompagner
un geste venu de la marge pour tirer de l’oubli où
il allait disparaître, le travail refusé de Marc
Scialom…
« Lettre à la prison »
est le film d’un cinéaste Italo-tunisien-français
de culture juive parlant par la voix et le corps d’un
algérien musulman... Car il fut un temps où
ces catégories n’étaient pas ce qu’elles
sont aujourd’hui. Il ne nous semble pas rien de mettre
à jour ce moment de notre imaginaire commun.
A noter que nous avions, il y a un an, offert à la
Cinémathèque d’Alger une copie 16mm des
« Scopitones arabes » dans cet esprit.
Ce sont aussi des fondements à approfondir d’une
histoire commune des rives de la méditerranée.
Maïakovski avait écris
à l’occasion d’une réédition
d’œuvres classiques dans une période de
famine : « Laissez le papier aux vivants »…
C’est ce que nous avons fait avec le film de Marc Scialom…
Rendre l’histoire aux vivants car elle est à
réécrire cette histoire, qui a fait la part
trop belle au cinéma industriel de la et du capital…
Nous avons aujourd’hui un besoin vital de dynamiques
qui doivent d’abord à nos histoires, à
nos cultures et nos économies de pauvres. Et qui
font rêver autrement que la « star académie »…
Des nouveaux
partenariats… De nouvelles circulations…
Et là dessus ? Sur le terreau
de cette histoire ?..
Nos liens méditerranéens sont une source de
projets et de partenariats plus féconds que ne peut
l’offrir un centralisme parisien suranné devenu
stérile.
C’est pour cela que nous avons sollicité la Cinémathèque
de Bologne, point de départ d’une collaboration
qui ne s’arrête plus, transformé depuis
en outil de post-production et d’expérimentation
cinématographique unique en son genre… Nous
expérimentons actuellement avec le soutien de la Cineteca,
Aaton et Panavision la filière de tournage/montage
en 35mm cinémascope 2 perfos, par exemple.
L’inexistence totale du CNC derrière
nos travaux depuis toujours, mais aussi de nos structures
dites professionnelles parisiennes, qui n’ont de nationales
que l’appétit, est pour nous dans la stricte
continuité du sort qui a été fait au
film de Marc.
Ce centralisme aux couleurs de désastre, nous n’avons
pas d’autres alternatives que de le contourner par des
collaborations nouvelles, parfois en cheminant sur les routes
les plus anciennes, ou celles qui furent interrompues par
la bureaucratie politique.
C’est à nous ainsi, de donner le contenu à
cette Europe que les politiques seront bien incapables de
créer. De tisser les liens par-dessus les mers parce
que c’est notre histoire et que nous pouvons seuls en
chercher et enrichir le sens.
Le désengagement de l’état
et ses subventions… Ce n’est pas une nouveauté
et nous resterons solidaires des collectivités territoriales
qui réclament leur dû…
Mais pour dire vrai, c’est aussi pour nous une opportunité
formidable ! A nous d’inventer les partenariats
et les circulations nouvelles avec ceux qui nous importent…
Il est certain qu’en matière de cinéma
ni notre cœur ni nos intérêts ne nous conduisent
vers la capitale nationale. Il est certain que tout nous y
paraît englué et lourd.
A nous de construire avec les collectivités
et leurs élus, la culture commune et nouvelle du cinéma
à venir, qui n’aura pas grand-chose à
voir avec la culture flamboyante du passé.
A nous de construire notre voie indépendante en commun.
De
nouvelles exigences… De nouvelles responsabilités…
Lorsque Marc Scialom, dont nous avons
mis les sentiments à vif après avoir voulu ressortir
son film, s’est mis à penser qu’il lui
restait encore quelques années à vivre de cinéma,
il a écris un nouveau projet, un scénario…
Il a fait comme tous les jeunes cinéastes, l’a
déposé dans une commission pour obtenir une
« aide à l’écriture »…
L’aide lui a été
refusée. J’ai interrogé un ami de la profession,
membre de la commission. Il s’est étonné
que je m’intéresse à ce dossier. « Ce
n’est pas du cinéma, c’est nul »…
Alors voilà, On peut
avec le temps remettre en cause les choix du passé
avec beaucoup de facilité… Etre du côté
des justes avec le recul de l’histoire…
Mais comment remettre en cause nos pratiques du jour qui conduisent
au même résultat sans l’excuse de la découverte
et de la sincérité ?
Jf Neplaz