IVRE DE FORMES

(Regard nouveau sur Jean-François Neplaz)
un texte de Jean-Paul Fargier, (extraits de l'article publié dans la revue Turbulences Vidéos)

Ivre de femmes et de peinture… vous souvenez-vous de ce film coréen ? C’est à lui que je pensais irrésistiblement après avoir vu, bu, à la file, trois des derniers tableaux de Jean-François Neplaz (L’autre matin… ; d’unes ; …Si muove)*, tableaux oui, mème s’il s’agit de films. Car cela saute aux yeux maintenant, en vérité (je ne l’avais pas compris avant, mÍème quand je louais dans les Cahiers du Cinéma Ante Inferno, Tu, Cancer, Vivants et nus, qui pourtant relèvent de la même facture) : Neplaz est peintre avant tout. Mais puisqu’il s’agit quand mÍme de cinéma et non de peinture, je formulerai autrement ce que je voudrais mettre à nu : le ressort de cette filmographie marginale et obstinée, toujours désaxée, excitante. Ivre de formes, donc…

Des formes insistantes, répétées, imparfaites mais entêtées, abusives même au premier regard, mais finalement convaincantes, séduisantes et pour tout dire enivrantes. L’ivresse du cinéaste se communique au spectateur : C’est beau ! Et cet émoi ne tient pas seulement au tourbillon vertigineux des formes mises en jeu mais aux sucs de Réel que ces formes emportent avec elles, font voltiger, sarabande d’inattendus détails.

C’est beau, oui, mais comment ? Voyons.

A rebours du cadre stable, carré, ayant trouvé avant même de chercher, l’opération effectuée par Neplaz prend le risque immédiat de côtoyer le vide, d’étreindre du néant. Depuis toujours chez Neplaz, adepte de la caméra portée, le cadre flashe, fuit, vacille, fluctue, file, fait corps avec le corps, fonce, avale, trébuche, repart en avant, toujours en avant et finit par atteindre ce qu’il traque. Les portes de l’enfer dans Tu, un homme fendant la neige au milieu de L’autre matin..., une marée de drapeaux rouges in extremis dans …Si muove, un baiser gris au cœur de d’unes : ça ou autre chose, attention. Sinon on pourrait croire que le cadre quête un centre, poursuit un but, qu’il n’atteint qu’une fois, au terme d’un parcours. Non, ce qu’il cherche il le trouve tout de suite, dès le premier plan, il l’effleure, l’agrippe, le lâche, le rattrape, le relance, en joue comme un chat d’une souris. D’où cette impression de boucles enchevêtrées.

Boucle. A la différence de la répétition pure et simple, la boucle opte pour une suture à tempérament. Tout à coup, la marche en avant change de rythme, de genre même. Sertis entre deux plans d’usine, le retour de Salo ou l’irruption des FFI font d’Ante Inferno un maëlstrom de circularités. On ne revient pas en arrière, on s’enfonce dans les plis du temps. Au terme d’une course haletante, scandée seulement par le souffle du caméraman, le stop brutal de Tu ne met pas fin à la trajectoire, elle la relance virtuellement, la re-initialise en lui fixant cette fois de repartir de là : de ce qui est su. Boucle : image en creux de l’éternel retour. Les vagues de manifestants (…Si muove) se ressemblent jusqu’à ce que les ralentis fouillent leur ressac et dans les flaques effilochées de l’arc-en-ciel débusque du rouge dense, persistant. La boucle est toujours un sursaut salutaire, une opération de seconde vue, qui découvre du non-dit. Elle a lieu, bien sûr, au montage. Elle est même le montage, quand le cinéma se veut peinture (ou ceinture ?) plutôt que troc de réel. Mais cela demande du cran. Et de procéder par crans.

Cran(s). Certains films ne connaissent qu’un stade d’emprise. Le cinéma de Neplaz multiplie les crans d’approche. Cela se voit mais surtout s’entend. Le travail des sons stratifie, est édificateur. Les sons permettent la montée en puissance. Dans les rues de Vicenza (…Si muove), envahies joyeusement par une foule molle quoique anti, resurgit l’ombre de Vivenza dont les bruitages Èlectro-acoustiques procuraient à Ante Inferno son épine dorsale. Neplaz, avec le concours de sa fille pianotant des cordes asiatiques, fabrique une bande son qui vrille la surface étale du réel. ‡ chaque son nouveau (harpe comme jouée par un enfant, cris, tambours, souffles, fanfares, sifflets, discours, chants, cordes vibrantes), la banalité d’un défilé de protestataires, un 17 février 2007, se mue en combat (politique) de teintes, de tons, de tempi. Et l’on n’est pas étonné quand le générique de fin avoue un hommage au peintre Bassano. La multiplicité sonore est toujours le signe d’une riche palette. Et vice versa. L’autre matin… le prouve autrement : ici, la blancheur d’un paysage de neige se troue d’entailles rousses (talus d’herbes sèches, toits rouillés, ciré jaune) au fur et à mesure que le silence (indiqué par une musique fluide) se peuple de paroles (celles de l’écrivain Mario Rigoni Stern). Autant de crans que le film franchit en sautant de part et d’autre de la fracture ouverte par la présence brêve du corps de l’Ècrivain (toujours discourrant) enfoncé dans la neige jusqu’à la taille.

Taille. De part et d’autre de la taille, contrairement à ce qui se dit, le sexe règne également. Il faut entendre par là que le corps du cinéaste signe par sa jouissance intégrée, assumée, exhibée, chaque plan. Lorsqu’il inscrit son ombre dans la neige tout en enjambant une barrière (L’autre matin…), quand il injecte des ralentis (…Si muove) ou qu’il stationne devant la caméra (d’unes), Neplaz affirme sa volonté de jouir sans entraves (sans hors champ) du cinéma qu’il fait. Un cinéma fait main. Entre soi et soi, qui n’a donc de compte à rendre à personne. Un cinéma de pulsions généralisées, de préférence en plan séquence (même retravaillé en post-production), finalement assez proche du Direct. Ou de la peinture, si l’on préfère. Du coït du pinceau et de la toile.

Ivre de femmes donc, aussi ? Ma première intuition n’était pas inexacte. Mais pour un cinéaste-peintre les femmes sont d’abord des formes. Peut-être impénétrables – c’est tout le mystère de d’unes. A coup sûr libérées, libératrices. C’est à sa passion des formes que Jean-François Neplaz doit son incessante inventivité cinématographique. Ainsi peut-il métamorphoser une manifestation politique en ballet de couleurs, une marche vers Auschwitz en épreuve sportive, un film de famille en précis d’érotisme, une visite d’usine en descente aux enfers, un portrait d’écrivain en leçon de géographie. Gràce à son exigence formelle, chaque film de cet artiste d’une autre époque (vous en connaissez beaucoup des comme lui ?) arrache au Réel le plus convenu des larmes et du sang, des rires et des rimes, des éclats et des éclairs inouïs. Forcément inoubliables.

Jean-Paul Fargier, 17 mai 2009

Notes
1. L’autre matin, en attendant Mario Rigoni Stern… est co-signé par Jf Neplaz et Elisa Zurlo.
2. d’unes est co-signé par Jf Neplaz, Gaëlle Vu et Januschka Lenk (FUCHS)
3. … Si muove est signé « seul »… avec d’autres bien belles imaginations partagées.
 
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