Ivre
de femmes et de peinture… vous souvenez-vous
de ce film coréen ? C’est à
lui que je pensais irrésistiblement après
avoir vu, bu, à la file, trois des derniers
tableaux de Jean-François Neplaz (L’autre
matin… ; d’unes
; …Si muove)*, tableaux
oui, mème s’il s’agit de films.
Car cela saute aux yeux maintenant, en vérité
(je ne l’avais pas compris avant, mÍème
quand je louais dans les Cahiers du Cinéma
Ante Inferno, Tu, Cancer, Vivants et
nus, qui pourtant relèvent
de la même facture) : Neplaz est peintre avant
tout. Mais puisqu’il s’agit quand mÍme
de cinéma et non de peinture, je formulerai
autrement ce que je voudrais mettre à nu
: le ressort de cette filmographie marginale et
obstinée, toujours désaxée,
excitante. Ivre de formes, donc…
Des
formes insistantes, répétées,
imparfaites mais entêtées, abusives
même au premier regard, mais finalement convaincantes,
séduisantes et pour tout dire enivrantes.
L’ivresse du cinéaste se communique
au spectateur : C’est beau ! Et cet émoi
ne tient pas seulement au tourbillon vertigineux
des formes mises en jeu mais aux sucs de Réel
que ces formes emportent avec elles, font voltiger,
sarabande d’inattendus détails.
C’est
beau, oui, mais comment ? Voyons.
A rebours
du cadre stable, carré, ayant trouvé
avant même de chercher, l’opération
effectuée par Neplaz prend le risque immédiat
de côtoyer le vide, d’étreindre
du néant. Depuis toujours chez Neplaz, adepte
de la caméra portée, le cadre flashe,
fuit, vacille, fluctue, file, fait corps avec le
corps, fonce, avale, trébuche, repart en
avant, toujours en avant et finit par atteindre
ce qu’il traque. Les portes de l’enfer
dans Tu, un homme fendant
la neige au milieu de L’autre
matin..., une marée de drapeaux
rouges in extremis dans …Si muove,
un baiser gris au cœur de d’unes
: ça ou autre chose, attention. Sinon on
pourrait croire que le cadre quête un centre,
poursuit un but, qu’il n’atteint qu’une
fois, au terme d’un parcours. Non, ce qu’il
cherche il le trouve tout de suite, dès le
premier plan, il l’effleure, l’agrippe,
le lâche, le rattrape, le relance, en joue
comme un chat d’une souris. D’où
cette impression de boucles enchevêtrées.
Boucle.
A la différence de la répétition
pure et simple, la boucle opte pour une suture à
tempérament. Tout à coup, la marche
en avant change de rythme, de genre même.
Sertis entre deux plans d’usine, le retour
de Salo ou l’irruption des FFI font d’Ante
Inferno un maëlstrom de circularités.
On ne revient pas en arrière, on s’enfonce
dans les plis du temps. Au terme d’une course
haletante, scandée seulement par le souffle
du caméraman, le stop brutal de Tu
ne met pas fin à la trajectoire, elle la
relance virtuellement, la re-initialise en lui fixant
cette fois de repartir de là : de ce qui
est su. Boucle : image en creux de l’éternel
retour. Les vagues de manifestants (…Si
muove) se ressemblent jusqu’à
ce que les ralentis fouillent leur ressac et dans
les flaques effilochées de l’arc-en-ciel
débusque du rouge dense, persistant. La boucle
est toujours un sursaut salutaire, une opération
de seconde vue, qui découvre du non-dit.
Elle a lieu, bien sûr, au montage. Elle est
même le montage, quand le cinéma se
veut peinture (ou ceinture ?) plutôt que troc
de réel. Mais cela demande du cran. Et de
procéder par crans.
Cran(s).
Certains films ne connaissent qu’un stade
d’emprise. Le cinéma de Neplaz multiplie
les crans d’approche. Cela se voit mais surtout
s’entend. Le travail des sons stratifie, est
édificateur. Les sons permettent la montée
en puissance. Dans les rues de Vicenza (…Si
muove), envahies joyeusement par une
foule molle quoique anti, resurgit l’ombre
de Vivenza dont les bruitages Èlectro-acoustiques
procuraient à Ante Inferno
son épine dorsale. Neplaz, avec le concours
de sa fille pianotant des cordes asiatiques, fabrique
une bande son qui vrille la surface étale
du réel. ‡ chaque son nouveau (harpe
comme jouée par un enfant, cris, tambours,
souffles, fanfares, sifflets, discours, chants,
cordes vibrantes), la banalité d’un
défilé de protestataires, un 17 février
2007, se mue en combat (politique) de teintes, de
tons, de tempi. Et l’on n’est pas étonné
quand le générique de fin avoue un
hommage au peintre Bassano. La multiplicité
sonore est toujours le signe d’une riche palette.
Et vice versa. L’autre matin…
le prouve autrement : ici, la blancheur d’un
paysage de neige se troue d’entailles rousses
(talus d’herbes sèches, toits rouillés,
ciré jaune) au fur et à mesure que
le silence (indiqué par une musique fluide)
se peuple de paroles (celles de l’écrivain
Mario Rigoni Stern). Autant de crans que le film
franchit en sautant de part et d’autre de
la fracture ouverte par la présence brêve
du corps de l’Ècrivain (toujours discourrant)
enfoncé dans la neige jusqu’à
la taille.
Taille.
De part et d’autre de la taille, contrairement
à ce qui se dit, le sexe règne également.
Il faut entendre par là que le corps du cinéaste
signe par sa jouissance intégrée,
assumée, exhibée, chaque plan. Lorsqu’il
inscrit son ombre dans la neige tout en enjambant
une barrière (L’autre matin…),
quand il injecte des ralentis (…Si
muove) ou qu’il stationne devant
la caméra (d’unes),
Neplaz affirme sa volonté de jouir sans entraves
(sans hors champ) du cinéma qu’il fait.
Un cinéma fait main. Entre soi et soi, qui
n’a donc de compte à rendre à
personne. Un cinéma de pulsions généralisées,
de préférence en plan séquence
(même retravaillé en post-production),
finalement assez proche du Direct. Ou de la peinture,
si l’on préfère. Du coït
du pinceau et de la toile.
Ivre
de femmes donc, aussi ? Ma première intuition
n’était pas inexacte. Mais pour un
cinéaste-peintre les femmes sont d’abord
des formes. Peut-être impénétrables
– c’est tout le mystère de d’unes.
A coup sûr libérées, libératrices.
C’est à sa passion des formes que Jean-François
Neplaz doit son incessante inventivité cinématographique.
Ainsi peut-il métamorphoser une manifestation
politique en ballet de couleurs, une marche vers
Auschwitz en épreuve sportive, un film de
famille en précis d’érotisme,
une visite d’usine en descente aux enfers,
un portrait d’écrivain en leçon
de géographie. Gràce à son
exigence formelle, chaque film de cet artiste d’une
autre époque (vous en connaissez beaucoup
des comme lui ?) arrache au Réel le plus
convenu des larmes et du sang, des rires et des
rimes, des éclats et des éclairs inouïs.
Forcément inoubliables.
Jean-Paul
Fargier, 17 mai 2009
Note
1.L’autre matin, en attendant Mario Rigoni Stern… est co-signé par Jf Neplaz et Elisa Zurlo.
2.d’unes est co-signé par Jf Neplaz, Gaëlle Vu et Januschka Lenk (FUCHS)
3.… Si muove est signé « seul »… avec d’autres bien belles imaginations partagées.