|
Le cheval de fer
Par Jean
Duflot. Journaliste,
écrivain, critique et scénariste
de cinéma.
(2005)
FER
1.
prologue
Nous
vivons en des temps où la tyrannie du présent et l’accélération
de son usage nous contraignent à l’amnésie plus ou moins
sélective du passé. Paradoxalement, la société du spectacle
ordonnance et multiplie ses cérémonies de commémoration pour mieux
effacer les traces compromettantes de ses erreurs et de ses crimes.
Rien de tel que la repentance comme détersif des vieilles iniquités
toujours vivaces. La règle d’airain de cette économie du souvenir
qui devient parfois une règle d’or impose de ne représenter que
les séquences d’une histoire expurgée de toutes ses implications
actuelles.
Il
suffit de voir comment, parmi toutes les procédures utilisées pour
instituer ce qu’il est convenu d’appeler la « mémoire
collective », le cinéma peut fonctionner comme mise en scène
d’une fausse anamnèse de masse censurée par les lois du marché.
Il a fallu des décennies pour que l’état
français, garant de son armée désormais recyclée en corporation
professionnelle, blanchie de tous ses crimes de guerre, accepte de
lever l’interdiction de films comme Les
sentiers de la gloire
de Kubrick, Pour
l’exemple
de Losey ou La
bataille d’Alger
de Pontecorvo. Dans la catégorie du cinéma social, la génération
des documentaires et des fictions engagées des années 60-70 reste
une parenthèse marginalisée par la censure de l’argent. Et une
œuvre comme Germinal,
adaptée de Zola par Claude Berri, procède plus d’une initiative
singulière, en l’occurrence d’un geste de piété filiale que de
la dynamique de l’offre et de la demande en vigueur dans le boom du
cinéma français de ces dernières années.
Désormais,
les horreurs de la guerre ou les souffrances de l’humanité
exploitée, asservie, laissée pour compte sur la touche d’une
lutte des classes folklorisée, accèdent de plus en plus à la
dignité de la marchandise, pour peu qu’elles soient naturalisées
par les taxidermistes de la muséographie officielle. En fait, dès
qu’il s’agit de restituer, de l’extérieur, sous forme de
fiction ou de montage d’archives les traces d’une histoire déjà
réduite à des résidus de réalité, le cinéaste court le risque
de rallier la confrérie des faussaires qui ont pignon sur rue dans
la grande foire aux illusions du 7e
art.
2.
histoire d’un film
On
ne peut pas en dire autant de l’inclassable témoignage filmique
que Film flamme vient de sauvegarder d’une censure d’autant plus
pernicieuse qu’elle n’est imputable, en apparence, à aucune
responsabilité morale et que l’on pourrait définir d’un seul
mot : l’oubli.
Cet
acte de mémoire collective prend place dans la tradition
intermittente et trop souvent périlleuse où l’on compte des films
comme Misère
au borinage
d’Henri Storck et Joris Ivens (1934) ou Les
enfants du borinage
de Patric Jean (1999). à
quelques détails techniques près, nous nous retrouvons dans le même
paysage, dévasté par la bourgeoisie cupide de 1933 et, soixante dix
ans plus tard, par la déprise industrielle qui a sinistré sans
vergogne la plupart des houillères (Limbourg, Borinage,
Nord-Pas-de-Calais, Saint-étienne,
Lorraine…) au cours des trois dernières décennies.
L’année
où le tandem Storck-Ivens découvre et filme avec épouvante le
bagne misérable des mineurs belges et leur révolte désespérée
contre les puissantes féodalités du charbon, est-ce un hasard si
c’est celle de l’accession du nazisme au pouvoir ? Comme pour
concurrencer ou accompagner l’effort de guerre allemand qui se
traduit par une formidable intensification de l’activité minière,
le patronat européen et ses tuteurs étatiques redoublent de
férocité. Le témoignage de ce film a la violence dépouillée, le
lyrisme non concerté d’un reportage à vif, dans le feu de
l’action.
Avant
d’être le maître d’œuvre de cette geste ouvrière tournée
entre 1978 et 1982 sur les sites du Nord-Pas-de-Calais, Pierre
Gurgand avait signé en 1979 Jules
et les siens,
un documentaire sur la bataille du charbon qui avait mobilisé
ouvriers et patrons dans la reconstruction nationale de l’immédiat
après-guerre. Après la nationalisation des houillères en 45,
l’état
français avait fixé aux mineurs des objectifs de production (100
000 tonnes par jour) nécessaires à la restauration de l’industrie
métallurgique, fer de lance de l’économie nationale. Le mineur,
héros du prolétariat, « stakhanoviste » de la République
bourgeoise (bulletins de production à l’entrée des mines, primes,
médailles du mérite) bénéficiait tout à coup d’un pouvoir
salarial sans précédent. Fin 47, début 48, une politique
d’austérité se mit à revoir les acquis sociaux à la baisse.
Syndicats et grandes formations politiques, emmenés par le puissant
Parti Communiste issu de la Résistance, avaient mobilisé l’ensemble
du mouvement ouvrier. Les grandes grèves insurrectionnelles d’alors,
réprimées par la gendarmerie et l’armée, avaient fourni au
mémorialiste cinématographique des moments de vie exemplaires qui
allaient lui inspirer la patiente enquête sur le terrain initiée
dans le sillage de son travail d’archives.
3.
pour mémoire
Là,
nous nous trouvions en présence d’une réalisation collective,
pour ainsi dire en gestation spontanée partiellement assumée à
tous les niveaux de la production (filmage, prise de son, montage)
par les stagiaires que Pierre, Gilles et Marie-Jo formaient dans les
ateliers de l’Institut d’éducation
Populaire implantés à Lens, Sallaumines et Liévin. Cette procédure
de partage de la créativité associant l’expérience d’un
professionnel et l’imaginaire d’un certain nombre d’acteurs de
la vie quotidienne rejoignait notre propre déontologie*. C’est
ainsi qu’en impliquant les habitants des quartiers de Marseille
comme Le Panier, Belsunce ou La Joliette, souvent en voie de «
modernisation » irréversible, dans une autoproduction filmique, un
cinématographe de proximité1,
nous étions en concordance avec un tel projet. Jusqu’à la
disparition de Pierre, et au-delà du chantier qu’il supervisait,
c’est cette familiarité affinitaire qui nous a inspirés tout au
long des centaines d’heures de visionnement passées devant la
table de montage. Le résultat de cette synergie chaleureuse est là.
La mise en forme de cette chronique pour mémoire, la finition et la
mise en perspective des matériaux épars du récit ont été
réalisées par Aaron Sievers. On lui doit d’avoir su retrouver
l’air du temps et l’esprit de ceux qui ont vécu la mine.
Il
a fallu retrouver la tonalité des habitats, le rythme des emplois du
temps, les routines de production, l’humanité généreuse des
femmes, l’imaginaire des gosses capables d’improviser des jeux
dans cet univers programmé pour l’enfermement à vie. Il a fallu
choisir parmi des milliers de séquences et de photogrammes, ceux qui
exprimaient le mieux les gestes de tous les jours, le savoir-faire
professionnel, la tristesse, la joie extraite du quotidien du
borinage français, les coups de grisou de la colère, la fraternité
sans frontières des gueules noires quand ils cheminent à l’aube,
ou le soir, des chevalements des puits aux corons. Il a fallu écouter
et trier dans la symphonie des voix des acteurs et des actrices de
cette saga en blanc et noir, dans la compilation des accents ch’timi,
polonais, italiens, maghrébins, celles dont le grain disait le mieux
la petite musique de jour et de nuit de vivre… Dans le vacarme des
machines, comme dans le tohu-bohu du bistrot, tour à tour bagne et
oasis fraternel du mineur, il a fallu surtout percevoir le verbe de
la révolte de ces ouvriers que la restructuration des houillères
commence à abandonner sur la marge de la croissance. Passer de leurs
confidences anodines, aux récits de leur angoisse, des chansons à
boire ou des poésies de Madame Debarge à la fureur désespérée
des laissés pour compte du progrès, devant les chantiers de
démolition de leurs lieux de survie et de servitude. Entendre
derrière la sécheresse de la toux ou le voilement vocal, sous le
souffle difficile des voix de silicosés, l’étrange nostalgie de
ces damnés de la terre à qui l’on est en train de signifier leur
inutilité au monde.
Visages,
démarches, paroles, toutes ces traces de l’existence
prolétarienne, nous disent qui ont été ces femmes et ces hommes,
venus des quatre points cardinaux de l’Europe, souvent disparus
depuis la démolition des houillères. Et nous comprenons pourquoi
tout en parlant des dizaines de langues ils ont appris à leur
corps défendant le dur sabir commun de leur prison – porion,
fosse, chevalement, galeries de taille et de soutènement – le
lexique de leur survie.
à
force
d’être au ras du réel, une sombre poésie, un lyrisme à la fois
austère et dionysiaque finit par émaner de ces minutes précieuses
d’images menacées par l’usure amnésique du temps. L’enquête
se transmute en légende. Même les maladresses du filmage primitif
lui confèrent le tremblement des réminiscences précaires. Aaron
Sievers l’a très bien perçu, qui porte sur le travail accompli un
regard rétrospectif presque étonné du résultat : « La fragilité
des images, dit-il, entre surexposition, flous et filages fait surgir
l’humain comme une apparition. » Le cinéma comme résurrection,
c’est une définition qui ne manque pas de pertinence physique.
Ici, c’est bien à un art d’ombres et de lumières qu’on nous
convie.
1
La
subtile mémoire des humains du rivage regroupe
les films réalisés en 16mm par les habitants du quartier
accompagnés des cinéastes de Film flamme.
|