AUTOUR DE LA LETTRE A LA PRISON


Ce film n’existe pas.
Au regard de l’Histoire (celle que consignent les « manuels » comme si les sentiments se devaient d’être « pratiques »). Il n’est pas. Il naît. Oublié, honnis par une intelligentsia post-soixante-huitarde qui avait à l’époque d’autres chats à stigmatiser. Du reste, en ces années 69-70, le film s’appelait Le Chien. Pas de quoi s’étonner qu’il prit son monde à rebrousse poil.

Ce film n’existe pas puisqu’aux dires de son réalisateur, ce n’est qu’un « brouillon », une « maquette » comme on dirait aujourd’hui, destiné – tu parles ! - à séduire quelques mécènes ou producteurs. Mais à la même époque, tourner l’histoire d’un Tunisien qui débarque à Marseille dans lequel l’onirisme ne se départi jamais d’une véracité toute documentaire n’intéresse aucun bailleur de fonds en comble.

Ce film n’existe pas puisque suite à ces fins de non recevoir, son réalisateur, Marc Scialom, remisera les bobines dans son garage, rendra la caméra comme l’on rend les armes et deviendra prof, quelque part en Vaucluse. Ce film existe encore, il est là, aujourd’hui. Non pas « re » découvert mais bel et bien dévoilé avec ses fulgurances qui débordent de l’écran à chaque plan ou presque. Un film poème, foncièrement méditerranéen qui navigue entre Tunis et Marseille, entre l’eau, la terre et le feu, entre la vie de solitude et le nécessaire partage. Lettre à la prison quitte donc l’enfer de son occultation et déboule avec sa force âpre et ses instants suaves à faire chavirer son monde et, comme naguère en son temps la redécouverte du Rendez-vous des quais, remettre les pendules à l’heure d’une Histoire du septième art qui se devrait d’être à la h a u t e u r , donc épidermique.

Tout commence par un visage de femme masqué par sa longue chevelure. Tout se termine par un sillage de paysage vu à travers la vitre d’un train. Entre ces deux espaces vont se nouer et se délier sentiments, émotions, rêves et réalité, cauchemars et vrais faux semblants. Lettre à la prison, sous son faux air de film épistolaire s’en vient finalement brûler la littérature. Film de l’exil, il s’enracine, cependant, bien profond dans tout un pan de la cinématographie qui ne demande qu’à être dépiauté avec l’infime précaution du chercheur de pépite au cœur de la scorie.
Imaginons un instant le Bunuel de Los Olvidados télescopant le Glauber Rocha de Antonio das Mortes, le Michel Poicard de A bout de souffle croisant sur la Canebière le Soukou Camara de Concerto pour un exil. Un étonnant et détonnant brassage, métissage qui fait coaguler rituels liturgiques et sabbat profane dans une Marseille filmée viscérale, hantée par des cariatides féroces et sillonnée par de jeunes et jolies filles qui prennent le temps de savourer un cornet de glace. Ce sont tous les désirs de cinéma(s) - donc passionnels - qui affleurent dans un hyper-surréalisme d’une puissance, littéralement, manifeste.

On pourra, certes, en vouloir à ceux qui, ayant vu Lettre à la prison il y a une trentaine d’année ont décidé ex-cathedra de l’excommunier. Mais on aura surtout à cœur de se porter aux côtés de tous ceux qui aujourd’hui travaillent à la réhabilitation de ce «brouillon» de film qui est en réalité un bouillant cinéma.

Claude MARTINO
Quotidien "La Marseillaise"


 
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