"Pologne"
De Caroline Delaporte
Pologne est un film musical
même quand la
musique a cessé. Le spectateur accompagne un regard
chargé de mémoire, celui d’une violoniste
de retour au pays, qui verrait dans Cracovie aujourd’hui
toutes les strates de son enfance et serait suivi dans sa
promenade par un personnage rieur, contrepoint de sa gravité
et de sa grâce.
Il y aurait donc la Pologne aux grandes herbes, lumières
sourdes, soirs poudreux, la musicienne qui en serait la presque
allégorie, et l’étrangère qui la
découvrirait. Cette dernière mettrait ses pas
dans ceux de son guide en y cherchant ses marques.
Tout serait plus dense que ce que nous avons fixé de
suranné sous le nom d’est, dont la caractéristique
principale est que les gens y apparaissent avant les objets,
les corps avant les mots.
C’est un film d’accointances.
Appareiller le cahier d’un retour au pays et des échappées
belles dans des bribes de fiction. Doubler une image matière
- les vitraux du super huit - avec un son jouant une partition
indépendante. Les ressources du film amateur sont replacées.
C’est du cinéma construit à la façon
soviétique, mais avec du matériau léger,
du trouble. Les articulations sont douces. Les digressions
s’écoulent. C’est construit comme les films
de montage, mais ça n’est pas bouclé,
monumentalisé, péremptoire. Ce serait plutôt
l’art de la fugue et de la fuite. Du passager. Voyager
léger. Le charme vient qu’en si peu d’instants,
il y ait la pesée du temps propre à cette éternelle
province que serait la Pologne, où même les lumières
sembleraient usées. Ça vise à la permanence
parce que c’est de l’imaginaire.
Il suffit d’entendre Cracovie pour se retrouver dans
des H.L.M semblables à des boutiques de cannelle. Une
scrutation des bords, des lieux liminaires ou perdus ramènent
une campagne aux proportions du jardin ouvrier. Le paysage
faubourien habille la passante et le personnage. Autant d’air
que de chair.
Frédéric
Valabrègue