Vivants et nus (2)
Vivants et nus
(1994) est le second volet d’un triptyque inachevé
("Des êtres contournés"). Il fait
suite à Cancer (1992).
Texte issu
d'un dialogue en chambre de bonne entre Nicolas
Le Bras et Chloé Scialom auquel Jean-François
Neplaz s'est ajouté en y réagissant par mail
(réponses en rouge et
surlignage en bleu
Où c’est qu’on
en est maintenant avec ça.
Point de départ.
Désamour
- Dans
ce film plus encore que dans Cancer, certains passages
sont sculptés à partir de choses qui ont l’air
de faire sens pour Jean-François avant tout. Par ex. le passage
où on voit défiler des mots écrits à
la main et on décrypte « je t’embrasse très
fort… »…Je me figure une lettre laissée
au petit matin après qu’ils aient fait l’amour
et retrouvée et recueillie comme un objet précieux.
Ce serait comme si certaines des images
qu’il a prises, certains des objets qu’il a réunis
avaient une valeur affective liée à un corps de sens
et à une temporalité réels, et que le tout
réveillait l’expérience dont il veut parler.
Nous, en tant que spectateurs,
nous ne pouvons pas avoir accès à la réalité
dont il parle. Pourtant nous avons la forte sensation de cette réalité
parce que nous sentons que les objets qu’il montre sont des
objets de valeur et qu’ils sont traités comme tels.
C’est la valeur qui nous est retransmise, avant même
le sens.
L’aura…
- De toutes façons c’est pas comme dans Cancer
où il y a vraiment un sujet. Il y en a un. Mais il n’y
en a pas. Dans Cancer, ça parle, il y a des gens
qui chantent… Vivants et nus par contre est un film
muet au sens humain du terme. T’entends des bribes, ça
parle de temps en temps, ça parle, mais il n’y a personne
qui parle. Il y a pas un moment où une des phrases fasse
plus de trente millièmes de seconde.
- Alors ça parle par des thématiques, il y a les rapports
humains et les rapports avec cette femme qui est la thématique
vivante du truc. Moi, ce que j’avais pas arrêté
de penser pendant tout c’est qu’il y a une femme qui
disparaît, là-dedans. Il y a une femme qui là-dedans
est niée, quoi, et ça c’est sûr.
- Je le dirais pas comme ça. Il y a aussi un homme qui ne
peut que fuir.
- Parle par images parce que je peux pas te suivre… C’est
peut-être la particularité de ce film, mais…
Associe des images à ce que tu dis, aux mots.
- Il y a un point de départ, qui est le film précédent
: Cancer, et qui est un lieu. Il y a un lieu mais clos,
avec des relations humaines closes : situées précisément,
spatialement et qui ne s’ouvrent pas.
- Même ça, ce que tu viens de me dire sur un espace
clos et tout, je sais pas de quel moment tu me parles… Mais
raconte-moi, toi ce que t’as vu.
- Ce sont des VISIONS. Des hommes au début dans le désert
glacé, une continuation de Cancer. Ensuite une séquence
d’un homme qui roule dans Paris et comme dans des images de
son imaginaire apparaît dans un cadre, une femme.
- Ca commence par Paris.
- Il me semble ensuite une première scène d’amour,
avec des chuchotements, il me semble pour moi c’est l’hypnose,
une scène d’amour hypnotique.
- C’est le moment où tu changes carrément de
régime d’image dans la continuité avec Cancer.
Alors d’un coup c’est fini la distance, les signes que
tu places dans une même image, les carrés, la découpe,
les choses très précises, la réalité
qui se heurtait dans Cancer, tout ça c’est
fini. Tu rentres dans tout le régime d’images du film
qui est l’hypnose.
- C’est la fin de l’amour en fait…
- Et de la foi… C’est la fin, quoi.
- C’est toute une frustration, une insatisfaction, il y a
rien de tangible, de plus en plus le film avance, tout est inabouti,
insatisfait, même dans la forme, tout se forme et se déforme
sans qu’on ait pu s’y attacher s’y rattacher...
- C’est la fin de la possibilité de rêver, de
croire à ses rêves, c’est la fin d’un temps,
aussi.
- Pour moi il y a quelque chose aussi : je rentre dans les années
80, cette époque du jeu de la guerre lointaine. Il y a un
endroit où il y a la guerre aussi : ce sont des images de
paint ball. l’armée, des différentes scènes
d’amour qu’il y a entre la femme animal et l’homme
uniforme Et puis il y a une scène avec une autre femme. Elle
a remplacé la première. Alors apparaît la question
de qu’est-ce que je dis, en art ? Echec politique, amoureux,
du désir… Il part, il va voir ailleurs. Où les
gens ne se rencontrent pas plus. Et cet ailleurs c’est qu’est-ce
que font les autres en art, aussi. Ca veut dire : où est-ce
que je vais chercher ma matière, maintenant ? Ca ne va pas.
C’est le monde dans lequel je vis mais ça ne m’intéresse
pas..
- Ouais. Mais c’est
un film difficile.
Oui oui…
- Il y a un truc dans
l’échange téléphonique à la fin.
- Une très grande tendresse et en même temps une très
grande distance. Tentative de rapprochement des corps durant tout
le film et puis là on en est là, et la tendresse est
là, il y a pas de soucis bien sûr qu’elle est
là, on sait bien, on est des humains
- On va peut-être se perdre quand même. On est pas bien
sûrs de s’écrire, on est pas bien sûrs
de se voir un jour.
- On peut communiquer mais c’est loin quoi. Puis t’appelles
à un moment, c’est peut-être pas le moment pour
moi…
- Mais c’est joli qu’il épelle son adresse, le
lieu où il habite avec des noms de pays, de prénoms
et pays.
-Parce qu’elle ne l’entend presque pas.
Peintures
des cavernes
- A la première
vision il y a une piste que j’avais lancé et qui est
celle d’une histoire de l’art cette fois, cette impression
diffuse à la sortie du film d’avoir inconsciemment
traversé comme un siècle et demi de résonances
artistiques, d’être entré dans la source d’énergie
et de réalité qui est sous un tableau, une recherche
de ce qui est la vie sous l’image, et les résultats
sont vivants.
Moi j’ai toujours envie d’aborder
un film par un recoupement de traditions, qui ne sont pas les mêmes
dans Cancer que dans celui-là, qui a moins à
voir directement avec la politique. Mais qui émane d’une
époque : 80-90, parce que justement la politique est retombée,
qu’il reste des gens et qu’il reste des traditions d’écriture,
de langage, et justement tout ça se réfère
à tout un pan de l’histoire de l’art : surréalisme,
Dada, performances je sais pas…
Sans faire une liste, il y a un côté très unitaire
à ça, oui. Je veux dire : les biais par lesquels aborder
le film : le rêve ; il te fait vivre
un moment sacré, d’autant plus fort quand tu es au
cinéma, sacré aussi parce que dans la grande tradition
des performances, ben effectivement c’est des vrais gens,
c’est pas des films de cul, c’est des vrais gens qui
sont en train de faire un acte super intime devant toi et pas n’importe
comment : ils sont pas en train de baiser, ils sont peints,
ils sont en train de prendre des figures archétypales, il
y a tout un ensemble de liens avec le sacrifice, c’est un
tableau qui bouge tout fragmenté, tu rentres vraiment dans
un autre espace. Tout un ensemble de liens avec le rêve, la
vision.
L’aura
- La caméra
était posée là et Jean-François proposait
à celui qui le voulait de la prendre pour filmer.
- Il serait au service de ce qui a été vécu
et qui n’est rien qu’une expérience qu’il
a traversé mais qu’il n’a pas forcément
voulu ou revendiqué : c’est une expérience et
il te la donne. Et il ne sait pas forcément ce que tu vas
y trouver, quelque chose comme ça, quelque chose qui prolonge
toute une manière de l’art dans la vie. Il te fait
juste la proposition de te la donner mais ce n’est pas pour
que tu t‘en serves de telle ou telle façon. Quelque
part il est pas maître de cérémonie il est celui
qui accompagne ce qui s’est passé mais il l’accompagne
pour te le rendre au mieux.
Parler d’aura, du coup.
- Et c’est là cette sensation
paradoxale qu’avec des images rendues aussi grandiloquentes
on ait une telle sensation d’humilité dans les deux
films
Je vous remercie de cette remarque…
On me renvoyait une image de « nombrilisme » d’exhibitionnisme,
d’égotisme… ce qui est pour moi passer à
côté de ce qui est. Cette humilité essentielle,
est absente de la quasi-totalité des films que je vois qui
ne sont que l’écran opaque des auteurs devant ce qu’ils
regardent. Surtout hélas des « documentaristes ».
- Question d’aura : La valeur conférée à
un plan non pas du fait de sa beauté. Mais dire que ça
a de la valeur parce que ça s’est passé à
ce moment-là dans ce lieu-là, avec ces gens-là.
Comme une survalorisation d’un moment auquel on a encore accès
par des signes qui en restent, mais aussi par le biais d’images
mentales, devenues mentales parce que devenues souvenirs, et donc
qui ont pris un sens plus générique et comme en rêve
- un sens archétypal- et donc en partie accessible à
tous les humains. Mais en partie seulement. Et d’essayer de
sertir cette occurrence du présent avec tout le plastique
qu’il peut mettre en œuvre. Et c’est ça
qu’il sacralise, le présent, le réel, le vivant.
C’est un paradoxe : il érige en statue ce qu’on
voit bien sous le sertissement être simplement du vivant tremblant,
pas toujours très proprement filmé d’ailleurs.
C’est au service de ça qu’il est.
- L’intérêt c’est
pas de raconter la vérité, ni même la mienne,
mais c’est de faire que l’espace mental qui est le mien
et que j’essaie de mettre à jour dans une forme qui
m’est extérieure, comment cette tentative d’extériorisation
de mon amalgame interne va aller toucher l’amalgame interne
de celui qui est en face. Sans savoir ce que ça va
donner. Comme une expérience qu’il mènerait,
sans certitude.
Des images intérieures collectives
- Je
peux te lire un passage de Bachelard sur la notion d’archétype
? La Terre ou les rêveries de la volonté :
« Pour le philosophe réaliste comme pour le commun
des psychologues c’est la perception des images qui détermine
les processus de l’imagination. Pour eux, on voit les choses
d’abord, on les imagine ensuite. On combine par l’imagination
des fragments du réel perçu, des souvenirs du réel
vécu. Mais on ne saurait atteindre le règne d’une
imagination foncièrement créatrice. Pour richement
combiner il faut avoir beaucoup vu. Le conseil de bien voir qui
fait le fond de la culture réaliste domine sans peine notre
paradoxal conseil de bien rêver. De rêver en restant
fidèles à l’onirisme des archétypes qui
sont enracinés dans l’inconscient humain. »
Etrange. Je n’avais jamais lu Bachelard
et il vient de débarquer vigoureusement dans le projet de
long-métrage.. Ce qui est dit là est intéressant
sauf d’enlever le mot vision pour le mot… je ne sais
pas : écoute par exemple. Le berceau de l’imagination
c’est le son.
Tard la nuit
- Cancer
fait le pari d’essayer de retracer la façon dont une
pensée se crée à base d’images dans le
dedans de moi. Je pose la même question : comment ça
se fait qu’on lise la même chose ? Et si on lit la même
chose pour la raison que effectivement il a réussi à
trouver certaines images profondes de l’imaginaire collectif
et que dans le lot il y en a suffisamment qu’on a en commun
pour qu’on lise des choses similaires, alors ça fonctionne
et alors il y a vraiment un truc extraordinaire.
Si par contre, et
c’est aussi possible, en réalité c’est
un documentaire classique maquillé, et c’est une question
que je me suis posée en regardant Cancer, qu’il
y aurait une trame qui suivrait la forme d’un documentaire
et ses règles et que par dessus il y aurait d’autres
choses, dans ce cas c’est normal qu’on comprenne tous
à peu près la même chose. Et ça je ne
sais pas trancher.
- Toutes façons il y a une chose qui fait que t’auras
pas ta réponse c’est que entre ce que les gens comprennent
et la façon dont ils vont le formuler, on va déjà
se prendre la tête sur les mots. Mais surtout, Cancer
et Vivants et nus ne t’attrapent pas de la même
manière. Vivants aiguise les sens. Une énorme performance,
orgie, sensuelle.
- Mais tu voudrais bien qu’on essaie de regarder une séquence
particulière dans Cancer et dans Vivants et
nus et qu’on essaie de comparer élément
par élément si vraiment on y perçoit les mêmes
choses ?
-Oui je veux bien mais pas ce soir.
-Oui, ben c’est sûr, il est une heure et demi.
-Ben je sais pas moi, tu aurais pu vouloir ce soir, hein.
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