Boris Lehman

 

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PORTRAIT DU PEINTRE DANS SON ATELIER

36' / 16mm / 1985

Le film est la rencontre - cinématographique - de deux regards (celui du peintre Arié Mandelbaum et du cinéaste Boris Lehman) avec une voix: celle de la cantatrice Esther Lamandier (qui porte le même nom qu'Arié: Mandelbaum signifie I'amandier).
Cette triple rencontre de la musique, de la peinture et du cinéma se réalise dans le quotidien d'un lieu unique: I'atelier du peintre.
Ici la toile se confond avec l'écran, la peinture déborde de partout (sur les sols et le plafond, dans les photos, les livres et les objets familiers du peintre), elle-même envahie par la musique, transformée par elle.
Tantôt bibliothèque du souvenir, tantôt musée, tantôt décor d'opéra ou scène de récital, I'atelier devient le magique miroir de l'art.
Au centre de ce tableau, Arié Mandelbaum. La caméra pénètre son univers, à l'aide de mouvements balayant son atelier, I'explorant dans ses moindres recoins, jusque dans son intimité.
S'enfermer avec Arié, avec la solitude de l'artiste est peut-être la seule manière d'essayer d'entrer dans sa peinture.
Ici pas d'explication, pas de biographie. Du peintre, on saura juste le nom, quelques gestes, quelques paroles, peu de chose, presque rien.


RETOUCHES ET RÉPARATIONS Portrait de Richard Kenigsman par Boris Lehman
50' / 16mm / 2001-2008

C’est à l’occasion du tournage d’Histoire de ma vie racontée par mes photographies, dont une partie relatait mes souvenirs et les lieux de ma petite enfance, que j’ai retrouvé mon « plus ancien » ami Richard Kenigsman (littéralement « L’Homme du roi ») puisque nous nous connaissons depuis plus de soixante ans. Pour mon cinquantième anniversaire, il m’avait offert un album de photos. Ces photos avaient été prises dans la maison que mes parents avaient occupée une bonne partie de leur vie bruxelloise, 25 rue Léon Frédéric à Schaerbeek. Les parents de Richard habitaient la même rue, au numéro 19. Enfants nous cueillions des pommes et des lilas dans le jardin et jouions aux billes dans l’un des deux terrains vagues proches. Richard avait pu pénétrer dans cette maison (occupée actuellement par un peintre) alors que toutes mes tentatives d’y entrer pour retrouver quelques traces de mon enfance avaient échoué.
Mon père était fourreur, négociant en pelleterie et celui de Richard maroquinier. Tous deux s’étaient enfuis de Pologne juste avant la seconde guerre mondiale.
Le film parle entre autres des « retouches et réparations » que nos pères respectifs pratiquaient dans leur métier, mais ce titre a évidemment aussi un sens second.
Ainsi s’esquisse un film-portrait, d’abord centré sur les dessins et les sculptures de Richard, mais aussi sur ses relations à son père (un père idéal, « l’homme de la précision et de la perfection »). Richard Kenigsman refait sans s’en rendre compte, les mêmes gestes. On le voit par exemple travailler les déchets de cuir retrouvés par hasard dans une caisse en carton. Il s’empare en quelque sorte des restes de son père (« J’ai eu enfin la peau de mon père » Daniel Sibony) non pour pleurer mais pour, en véritable artiste, en détourner l’usage. L’importance des outils (clés, tenailles, pinces, tournevis, ciseaux…) est ici mise en évidence tant ils font partie intégrante de l’œuvre. Par cet acte, Richard se détourne aussi de son passé (de commerçant dans l’industrie pharmaceutique), de son identité (de juif), de son origine, de lui-même. D’où ce tâtonnement continuel, ses recherches dans tous les sens, qui peut faire penser à de la maladresse, ce côté autodidacte et expérimental qui m’a séduit.
En toute modestie, le film montre cela : qu’est-ce qu’apprendre un métier ? Qu’est-ce que jouer du violon ?
Le film est comme un déroulement de sa vie et de son œuvre. Un entretien où l’on voit Richard étendu sur un canapé sert de squelette au film et permet de comprendre sa démarche.
Le film s’ouvre sur une scène où Richard accompagne sa sœur Gigi, pianiste, et se poursuit avec le feuilletage d’un album de famille où l’on est sensé me retrouver. Il se terminera par une promenade sur la digue, du côté de Middelkerke.
C’est donc tout naturellement que, l’ayant filmé quelquefois, nous avons eu l’idée de faire un film ensemble. Ce film est d’abord une histoire d’amitié.
Une première version du film, intitulée L’homme de Cuir, avait été montrée au Centre Pompidou à Paris en 2003 mais elle n’existe plus, elle a été détruite. D’où la nécessité des retouches et des réparations.

 

Un peintre sous surveillance
36' / 16mm (pellicule Fuji) / Belgique / 2005-2008

Qu’est-ce qu’un peintre ? Comment filmer un homme qui peint ?
Boris Lehman revient sur son ami Arié, vingt ans après avoir réalisé Portrait du peintre dans son atelier (1985)

Après beaucoup d’années et d’amité, j’ai eu le désir de refaire un deuxième film avec Arié, sorte de « Portrait du peintre, 20 ans après ». Non pour expliquer ce qui reste inexpliquable ni pour apporter des éléments nouveaux que j’aurais oubliés dans le premier. Pour simplement continuer la question principale : qu’est-ce que peindre? Et donc qu’est-ce qu’un peintre? (ce qui revient à se dire: qu’est-ce qu’un homme?) Comment filmer la peinture et surtout l’acte de peindre. Et quand je dis: qu’est-ce qu’un peintre, c’est évidemment la question que je me pose à moi-même, qui revient vers moi comme une balle de ping pong ou un boomerang: qu’est-ce qu’un cinéaste et comment il filme.
Je me suis donc retrouvé avec cette question sur le dos, et bien décidé à la remettre sur le tapis, pour m’en débarasser. Facile à dire, je me suis emberlifiquoté dans la répétition, mais on sait bien qu’on ne se couche jamais deux fois dans le même lit. Avec la patine du temps, l’original se modifie, prend des rides, se scinde en mille facettes, comme des excroissances, des variantes ou des variations, au sens musical du terme.
Je lance quelques mots au hasard, que je recueille dans le lieu que je filme: umwelt, bleu du ciel, solitude, aimer, orange, prison, juif, oeufs...et ils se coincent dans la pellicule comme les mouches dans le vinaigre ou sur la toile de l’araignée.
Il y a la voix d’Arié Mandelbaum et celle d’Esther Lamandier (le duo amandier mandelbaum), la radio qui ronronne, les toiles blanches, les taches sur le sol. Il y a les femmes et les modèles, tout ça dans l’atelier, le lieu d’une vie où tout se rassemble, où tout se remplit..
Il y a vingt ans, je ne pensais pas qu’il fût possible de montrer un homme en train, de peindre, que tous les films qui montraient cela étaient des impostures, que tout était faux puisque quand on crée on est seul avec soi-même, il n’y a personne pour voir et surtout pas de caméra. C’est pour cela qu’il essaye de me peindre à la fin car il n’y avait qu’un sujet possible, peindre celui qui était en train de le filmer.Mais j’ai reporté l’impossibilité ailleurs. On ne voit rien de ce qu’il peint, uniquement les gestes.
Serais-je devenu avec le temps et l’habitude complètement transparent? Invisible et insensible à ses yeux? ou alors accepterait il de peindre sous surveillance? Ainsi de ses modèles qui n’acceptent plus de poser, mais seraient devenus à leur tour peintres, maîtresses, jeunes femmes de compagnie, artistes à part entière.
Alors regardez bien, parce qu’avec des personnes de notre espèce, il y a toujours quelques chose qui échappe.

Boris Lehman / avril 2007




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