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Ce n’est pas un festival. |
«
A l’affectueuse mémoire du colonel Henry H. Cumming, de l’Université
de Virginie, et de tous les braves, les bons, les honnêtes soldats américains,
mes compagnons d’armes, morts inutilement pour la liberté de
l’Europe »
C.
Malaparte
Dédicace de « La peau » Ed. Denoél. 1949
Ré-existence
Un
mot tombé
C’est
un mot tombé, une idée venue d’Italie …
Tombé, comme on dit ici à Marseille, « tombée de
camion » d’une marchandise dont on ne s’interrogera pas sur
la provenance …
Je me souviens un peu pourtant …
C’était au coin d’une image, un
soir, « Villa des roses » où deux lions de pierre gardaient
paresseusement (ils avaient l’exact taille de deux chiens) l’entrée
d’une de ces villas de Bologne. Des bougies posées sur les marches
éclairaient l’escalier montant au parc. Là, dans une nuit
sans fraîcheur, des architectes bavardaient d’art et d’urbanisme
(que faire d’autre dans cette Italie là ?) … Ils se critiquaient
sans trop de passion, navrés de cette ville tant chargée d’histoire
que le présent en serait saisi ; comme gelé…
Il était écrit ce mot, sur un mur photographié et rapporté
là sur écran… (je crois… ou en légende d’une
image peut-être) : « RE-EZISTENZA » .
Oui, c’était une légende…
Cette légende est la nôtre.
Nous, dans cette vieille ville de Marseille. Dans ce quartier de la Joliette,
rongé par les verres et bétons après des années
à vaux l’eau …
Course contre les ruines, balayées par les chars zélés
du présent libéral. Dans une merveilleuse vieille ville de légende.
Partout, souvent, des amis nous
parlent de « Résistance ». Plusieurs fois nous avons fait
savoir que la chose ne nous concerne pas … Que l’histoire est l’histoire
… et mérite fouille, création, confrontation … Mais
ne se bafouille pas, n’aveugle pas le présent de ressemblance,
de vieilles gloires, de batailles d’autres temps, où nous étions
plus jeunes et le monde plus vieux … Ou l’inverse peut-être
…
Mais n’attendez pas que l’on se trompe de temps, qu’on prenne
les armes d’une guerre qui n’est plus, ou pire : que la bataille
ne soit pas celle annoncée … Elle servirait alors à en dissimuler
une autre …
Cinema
ritrovato
Dans cette
ville, chaque pierre raconte plusieurs vies. Il n’est guère de
vieux monument à bouffer l’horizon. On vient de trouver, du fait
d’une rénovation, quelques blocs antiques sous le collège
du Vieux-Port qui excitent les archéologues … Ils furent un théâtre
romain (et quel théâtre !... Des plus grands de l’empire
semble-t-il) après avoir été un temple grec (Un texte en
parlait, mais pas de trace !… on en avait fait une légende, déjà).
Ils n’ont en commun que la mémoire de la parole qui fonde une cité.
C’était avant Le Palladio et ses lois et ses perspectives, avant
la ville des urbanistes.
Notre cinéma est à l’image de cette
ville. Il n’est pas sans passé, et lorsqu’historiens à
notre tour, nous pouvons mettre au jour des films aussi importants que ceux
de Marc Scialom (« Lettre à la prison » - 1969) ou ceux de
Pierre Gurgand et son collectif (« Flacky et camarades » - 1975-1980),
nous inventons aussi notre propre histoire du cinéma hors capital(e).
Car tout est à ré-inventer à
notre mesure. A commencer par l’histoire du cinéma. Autant que
son présent. «C’est notre « Cinema ritrovato »
… Oui, ça aussi est « tombé d’Italie ».
De la piazza Maggiore de Bologne avec ses projections géantes de juillet
sous les étoiles. Et nos complices d’IpotesICinema et de la Cineteca
apportent dans leurs bagages leurs propres histoires. Ce qui s’écrit
là pendant cette semaine asymétrique, est une nouvelle
histoire commune, celle que nous nous sommes donnée.
Elle brûle des film-flammes
jusqu’aux virages vidéos. Notre cinéma a les épaules
d’un docker.
A voyager le temps,
on ouvre l’espace. La géographie se modèle aux ailes des
imaginaires, les montagnes se rencontrent et des mers s’engloutissent
… Parfois au contraire, d’invisibles failles allongent les distances
... En écrivant, j’entends les annonces à l’embarquement
des ferries pour la Tunisie et la Corse … Je me dis que notre île
est bientôt Archipel. Et que la Joliette devient un quartier du monde
quand ses habitants ne restent pas sur le quai des voyages aux longs cours.
Inventer
sans vergogne
Nos voisins
en cinéma sont les cinéastes d’IpotesICinema, cette non-école
de cinéma, fondée et animée par Mario Brenta et Ermanno
Olmi (entre autres) … C’était à Bassano del Grappa.
Ils sont désormais à Bologne, dans les locaux de la Cineteca.
Ils ont comme nous de se défier des modèles
et des institutions (école sans diplôme, ni concours d’entrée
!), de ne pas figer la transmission du cinéma par des programmes et des
formes, même délicieuses mais surtout assujetties aux nécessités
variables du présent industriel.
Ils ont comme nous d’inventer sans vergogne. Leurs outils, leurs formes,
leur économie… Leur « Point de voir » pour écrire
comme Deligny.
Ils ont comme nous cet ancrage dans le réel qui tient lieu d’héritage
au cinéma italien. Ils ne « donnent » pas la parole : ils
sont parole.
Ils ont comme nous, de ne croire guère aux mirages télévisés
… Ni aux studios, dévoreurs d’espace et de liberté
… Ni aux paillettes de l’usine à rêve, dédiées
à l’émouvance des provinciaux …
Ils ont comme nous de rire des frontières et des genres, et manger de
bon appétit …Ensemble, nous élargirons le cercle, on écartera
les chaises pour que Boris Lehmann (il était si bien là, au printemps,
qu’il est déjà de retour !… ) et des cinéastes
belges autour de lui, partagent les petits-déjeuners au Polygone étoilé
… Kiyé, préparera un thé au gingembre et caramel
pour relancer la discussion de la veille, là où elle s’était
interrompue. La table est grande, s’y retrouvent aussi des étudiants
des Beaux Art d’Avignon … Ceux du Master Pro de l’Université
d’Aix en Provence.
Ensemble nous partagerons avec le public de cette ville,
de ce quartier, ce public riche de légende de cette ville pauvre et merveilleuse,
les moments et les débats de la création cinématographiques
et du monde comme il va …
Et puis on ne se quittera plus … On le sait déjà …Ce
que nous faisons n’est pas du goût des culturistes souvent, amateurs
de bunkers cinématographiques et d’autoroutes à péages
numériques, les festivaleurs n’y trouvent pas de quoi accompagner
les p’tits fourbis … Les aménageurs de territoires avaient
des plans, qui valent ce que valent les prévisions météo
… Stratèges satellisés s’interrogent d’avoir
sous-estimé le vivant … découvrent que le désir du
public existe, qu’on peut le rencontrer, même entre le DVD de «
Plus belle la vie » (intégrale) et la collection « people
» …Ca ne tient pas dans un programme, il se fera au petit bonheur
les désirs, un blanc dans les calendriers … au cours des longues
journées de palabres et de projections, de promenades sur les ports,
de rencontres dans le quartier, de quelques bords dans la rade aussi …
Le quotidien quoi, de cette ville de pauvres qui fait rêver les riches
…
On
regardera le monde et nos films …
Vous pouvez venir aussi … Participer de la Ré-existence …
La geste joyeuse de ceux qui n’attendent pas de libérateurs …
Bienvenue !
Jean-François
Neplaz
(In catalogue des Instants Vidéo 2005)